Yohann Bénard : maître des requêtes 2.0
Le modèle éducatif français peut-il préparer au monde de demain ? Yohann Bénard, pur produit dudit modèle, qui vient de réintégrer le Conseil d’Etat après six ans dans les technologies de l’information, donnerait envie de répondre par l’affirmative. Titulaire d'une maîtrise d'Histoire de La Sorbonne, diplômé de HEC, de Sciences Po, l'homme est également passé par les bancs de l'Ecole normale supérieure de Cachan et de l'ENA (promotion René Cassin, 2003). Son parcours l'a notamment poussé à enseigner le droit administratif, la gestion publique ou encore l'Histoire à l'IEP de Paris et à l'Ecole du Barreau. S'il s'est «aperçu qu'il lui manquait la flamme » pour persévérer dans cette voie, il continue à croire très fort en l'éducation et en particulier dans les vertus de la culture historique, non seulement pour ne pas reproduire les erreurs du passé mais aussi pour s'apercevoir que rien n'est inéluctable et que, si l'on agit, les choses mêmes les plus stables peuvent être bouleversées.
Alors qu’il a pourtant travaillé en cabinet à l'époque de la crise des subprimes, Yohann Bénard considère que la révolution numérique est d’une tout autre ampleur et n’en est qu’à ses débuts. « Je suis passionné par les moments où tout bascule, comme les fins d'Empire : ces moments où le monde s'effondre et germe à nouveau », raconte-t-il. Et d'ajouter : « Il y a toujours une relative cécité chez les contemporains. Aujourd’hui, nous avons conscience que la révolution numérique change la donne mais continuons néanmoins à raisonner avec les mêmes modèles". Notre interlocuteur estime que la seule préparation au monde de demain passe par l’éducation. « Les enfants doivent être très adaptables, très conscients de ce qui est en train de se passer, sinon ils seront exclus. Dans un monde globalisé, si l'on n'a pas une formation qui nous ouvre à l’innovation et à la diversité culturelle, on risque de s’enfermer ».
C'est justement pour être au cœur des évolutions et surtout en être l'acteur que Yohann Bénard est parti chez Alcatel-Lucent, où il a commencé en tant que secrétaire général avant de devenir directeur général Submarine Networks. Ce technocrate n'avait néanmoins pas chômé dans le public puisque chez François Fillon, alors Premier ministre, il a été conseiller technique pour la fiscalité et les prélèvements obligatoires de 2007 à 2009. Tandis qu'au cabinet de Christine Lagarde, à l'époque ministre de l'Economie, il a planché sur les relations internationales, économiques et commerciales, la politique fiscale ou encore sur la gestion du ministère (2009-2011).
Loin d’être un geek, Yohann Bénard assume ce cursus honorum qui tranche avec la branche du privée dans laquelle il a pu se lancer. « Les technologies de l’information ne servent plus principalement, comme il y a dix ou vingt ans, à aider les gens à faire plus efficacement leur métier ou à vivre la même vie qu’avant plus facilement, mais, beaucoup plus fondamentalement, à réinventer à la fois leur métier et une partie de leur mode de vie. Maîtriser la technologie est donc utile mais l’essentiel est d’imaginer à quoi elle pourrait servir, d’inventer les liens là où ils ne semblent pas exister. »
Depuis peu rentré dans l’administration, Yohann Bénard n’y voit aucune rupture, ni réorientation décisive : « Les parcours bilingues public-privé sont un réel enrichissement, un antidote à des parcours trop stéréotypés, et en même temps une façon pour la puissance publique de fonctionner de manière moins déconnectée des réalités qui l’entourent », conclut-il. Yohann Bénard semble en tout cas ravi d’avoir retrouvé ce rôle de juge, indépendant, où la pensée est valorisée.
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