Macro-économie / Taux
Macro-économie / Taux
L'année 2025 vue par... Isabelle Mateos y Lago /
Cheffe économiste du groupe BNP Paribas
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ?
Nous envisageons un léger repli de la croissance en France pour atteindre un rythme de 0.8% en 2025 après environ 1% en 2024, alors que la zone euro réaccélérerait à 1% en 2025 après 0.8% en 2024. Mais il est clair que les marges d’incertitude autour de ce scenario central sont importantes. Parmi les risques en présence, certains sont négatifs notamment la perspective de tarifs douaniers supplémentaires de la part des Etats-Unis ; mais d’autres sont plus positifs, comme l’évolution rapide du débat autour du frein à l’endettement public en Allemagne dans le contexte de la campagne électorale actuelle, qui pourrait aboutir à un salutaire relâchement de la contrainte budgétaire auto-appliquée dans ce pays ; ou encore la perspective d’un cessez-le-feu en Ukraine.
Il est également plausible que les dirigeants politiques européens prennent davantage à cœur d’agir pour répondre au cri d’alarme de Mario Draghi sur le décrochage de l’Europe par rapport aux Etats Unis en termes de productivité et de PIB par habitant. Ceci pourrait notamment donner lieu à des actions fort utiles en matière de déréglementation et d’approfondissement du marché unique, pour donner aux entreprises européennes l’opportunité de bénéficier d’économies d’échelle comparables à celles dont bénéficient les entreprises américaines ou chinoises. Ceci est particulièrement clé dans les secteurs tels que la technologie et ceux qui en dépendent beaucoup comme la finance.
Faut-il s'attendre à une divergence marquée entre les politiques monétaires menées par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale américaine ?
La BCE et la Fed sont confrontées à des conditions macroéconomiques qui sont sinon divergentes, du moins très différentes et ces différences devraient naturellement se retrouver dans leurs politiques respectives : l’économie américaine croît à un rythme supérieur à sa tendance de long terme et génère des pressions inflationnistes qui ont jusqu’à présent empêché l’inflation de repasser durablement sous la barre des 2.5% et risquent fort de s’accentuer sous l’effet des politiques économiques de Donald Trump. Dans ces conditions, la Fed va devoir donner la priorité à son objectif d’inflation et sera très contrainte dans sa capacité à baisser ses taux davantage en 2025. Nous envisageons même une absence de baisse de taux. La BCE, pour sa part, opère dans une économie qui fonctionne en sous-régime, avec une inflation déjà retombée sous les 2% dans une partie de la zone, et des risques à peu près équilibrés que l’inflation s’établisse durablement au-dessus ou au-dessous de la barre des 2%. Dans ces conditions, elle se doit de continuer à ajuster ses taux à la baisse jusqu’à atteindre une posture neutre, et potentiellement aller au-delà si l’économie venait à ne pas rebondir comme prévu. Nous envisageons donc au minimum 100 points de base de baisses de taux sans doute dans le courant de la première moitié de l’année.
L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir le Vieux continent de la tenaille USA-Chine ?
Les constats dressés par les rapports cités appellent l’Europe à se ressaisir et changer de cap d’urgence, mais les mesures à prendre ne sont pas de nature à résoudre les problèmes du jour au lendemain. Cependant, il serait important d’envoyer au plus vite des signaux forts que le message a été reçu. Un exemple serait d’engager rapidement une revue des réglementations sur le point d’entrer en vigueur sous l’angle de leur contribution à la compétitivité de l’économie européenne, et de suspendre celles qui apparaissent comme problématiques. Un autre serait de choisir quelques mesures prioritaires d’approfondissement du marché unique dans des domaines ayant un impact tangible sur la compétitivité des entreprises.
Quelle est la plus grosse menace pesant sur la stabilité financière mondiale pouvant se matérialiser en 2025 ?
De tous temps, l’une des plus importantes menaces pesant sur la stabilité financière est lorsqu’une classe d’actifs considérés comme "sûrs" par tous les acteurs du système financier se révèle ne pas l’être. Ça a été le cas avec la crise des "subprime" aux Etats-Unis en 2008, avec la crise des dettes souveraines en Europe en 2012, avec la crise causée par le "mini-budget" de Liz Truss au Royaume Uni en 2022, et cela pourrait se produire à nouveau en 2025 si certains pays souverains à dette et déficit élevés persistaient à poursuivre des politiques budgétaires qui mettent manifestement en question la soutenabilité de leur dette. Dans le cas des Etats-Unis, dont les obligations souveraines sont l’actif "sûr" de référence pour le système financier international, les répercussions d’une hausse soudaine et massive des taux de rendements exigés par les acheteurs de dette seraient massives, à la fois pour les marchés financiers américains mais aussi pour les marchés obligataires internationaux.
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