Professions financières / Morgan Stanley / Emmanuel Goldstein
Professions financières
Morgan Stanley / Emmanuel Goldstein
L'année 2025 vue par... Emmanuel Goldstein /
Directeur général de Morgan Stanley France
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
Nous prévoyons une croissance de 1.0% en 2025 en zone euro - c’est plus qu´en 2024 (0.7%) - et 0.6% en France - c´est moins qu´en 2024 (1.1%).
Dans l´ensemble des pays européens, nous nous attendons à ce que l´assouplissement de la politique monétaire soutienne la consommation des ménages et permette un rebond de l´investissement. La demande intérieure va probablement être solide et pourrait même nous surprendre à la hausse dans certains pays. Mais les incertitudes géopolitiques et les tensions commerciales croissantes vont être un frein pour les exportations.
Notre scénario central est que les Etats-Unis augmenteront progressivement et de façon ciblée (acier, aluminium, automobile) leurs tarifs douaniers vis-à-vis de l´Union Européenne. Si les Etats-Unis venaient à appliquer des droits de douane uniformes de 10%, la croissance européenne pourrait cependant être réduite de 0.3 à 0.6pp. On se rapprocherait alors de la stagnation.
Les trajectoires de croissances vont être hétérogènes entre les pays. En Allemagne, nous pensons que les élections du 23 février prochain vont signer un changement de direction de la politique budgétaire avec plus de dépenses pour la défense et les problématiques énergétiques. Ce sera positif pour la confiance des entreprises. En France, en revanche, il est probable que le budget 2025, quand il sera adopté, prévoit un certain nombre de mesures de hausses d’impôts ou de réduction des dépenses pour réduire son déficit public. Celà constituera un frein pour l´activité économique.
L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir l’Europe de la tenaille USA-Chine ?
Je tiens d´abord à dire que ces rapports sont extrêmement intéressants et forment une excellente base de travail pour les Européens. J’en retiens deux enseignements principaux : le premier est que l´Europe est une grande zone économique qui est loin d´utiliser tout son potentiel, parce qu´elle agit trop souvent en ordre dispersé. Le second est qu’il est possible de faire avancer l’Europe en se focalisant sur des projets concrets. La conviction de Mario Draghi est ainsi que si les projets sont bons, par exemple pour développer nos capacités de défense ou construire une véritable Europe de l´énergie, alors ils trouveront les financements publics et privés nécessaires. J’ajouterais à cela ma conviction que l'Europe a les moyens financiers d’investir dans son avenir, mais encore faut-il que cet argent soit correctement mobilisé. A ce titre, faire des avancées concrètement mesurables sur l´union des marchés de capitaux me parait essentiel.
Comment prenez-vous en compte dans vos réflexions stratégiques la mise en place de barrières douanières et ses conséquences possibles en termes de démondialisation ?
Il ne fait aucun doute que les entraves systématiques au commerce sont néfastes pour les économies et, d´ailleurs, en premier lieu pour ceux qui les imposent ! Nos économistes ont calculé que si les Etats-Unis mettent en place des tarifs douaniers universels de 10% sur l´ensemble de leurs partenaires, avec 60% sur la Chine, alors le PIB américain serait réduit de 1.4pp et l´inflation augmenterait de 0.9pp. Et ces chiffres augmenteront si les pays partenaires des Etats-Unis prennent des mesures en représailles. Cela reste à ce stade un risque et ce n’est pas notre scenario central. Mais le défi pour tous les acteurs du marché est que ce risque a aujourd´hui des conséquences sur les anticipations que forme le marché par exemple sur les politiques monétaires ou les taux de change.
Comment anticipez-vous l’instabilité politique française avec ses conséquences éventuelles notamment en matière fiscale et sociale sur vos activités ?
Nous vivons évidemment une période exceptionnelle et l´incertitude n´est jamais positive pour l´activité économique. Mais il faut aussi essayer de se projeter à moyen et long terme. La situation budgétaire nécessite que des mesures soient prises rapidement. Ce n’est par ailleurs pas la première fois que nous devons faire un effort collectif. Le déficit public était à 7.2% du PIB en 2010 et il a été ramené à 2.4% du PIB en 2019, avec des mesures et réformes portées par différentes majorités et gouvernements. Et la France dispose d´atouts structurels. Notre démographie reste nettement moins défavorable que celle de nos voisins, ce qui est un facteur de croissance à long terme. Notre main d´œuvre est aussi très qualifiée, nous le voyons tous les jours dans nos activités.
Depuis cinq ans la productivité est en baisse régulière en France, comment appréciez-vous celle-ci dans votre groupe et quels impacts cela peut-il avoir en termes d’emplois ?
Dans notre groupe, nous ne percevons pas de baisse de la productivité. Bien au contraire, le développement de nos activités dans le Monde et en France en particulier voit augmenter nos revenus plus vite que nos effectifs. D'une façon générale, la productivité est moins facile à mesurer dans les services. Mais si on s'interroge sur les causes d'une telle évolution positive, Il est notamment probable que notre leadership en matière d'Intelligence artificielle produise ses effets.
Nous avons créé des emplois hautement qualifiés en France depuis 4 ans. Nous étions ainsi 150 en 2021 et nous comptons aujourd’hui 440 employés. Nous avons développé de nombreuses activités nouvelles à Paris et avons lancé avec succès un centre de R&D dédié aux marchés. Ce centre compte aujourd’hui une centaine de spécialistes de la programmation et notamment de l’IA sous toutes ses formes. Il sert depuis Paris nos principaux centres de trading dans le monde. C’est un projet qui a d’ailleurs obtenu le label “Choose France” en 2022.
Depuis dix ans, on parle de simplification sans jamais la faire, au niveau français comme européen (discussion sur l’abandon partiel des obligations de déclaration de la directive CSRD). Néanmoins, tous les groupes font face à une complexification accrue. Quelles seraient vos propositions dans votre secteur d’activité en matière de simplification (administrative, fiscale, territoriale, …) ?
L'Union européenne a connu un bond spectaculaire par la mise en place du marché unique il y a une grosse trentaine d'années. Celui-ci est en particulier fondé sur l'édiction de normes communes permettant la circulation sans entraves des marchandises et la concurrence entre toutes les entreprises. Si ce mouvement normatif était alors très vertueux, il n'a jamais vraiment été arrêté et s'est même plutôt emballé. Il est critique de revenir à la raison en évitant l'empilement de normes tant au niveau national qu'européen. Je pense que Commission européenne est maintenant bien consciente du problème.
Du point de vue financier en particulier, la révision de la CSRD est une priorité. Il ne s’agit pas seulement de prévoir un report de la mise en œuvre mais bien de fondamentalement repenser les objectifs et les moyens de la mise en œuvre pour éviter d’entraver davantage l’activité des entreprises européennes. En ce qui concerne le secteur financier, la mise en place de l’Union des marchés de capitaux est devenue critique. Il sera très important que celle-ci intervienne en prenant en compte la dimension de compétitivité de l’Union européenne.
Il est important de travailler sans relâche à la simplification de la réglementation bancaire et financière. Nous avons la réputation en Europe d’être particulièrement prolixes en matière normative. Sans rien lâcher quant à l’attention portée à la solidité des établissements financiers et à la protection de l'épargne, je veux croire qu’il est possible de normer de manière plus simple, plus harmonisée entre états européens quand il s’agit de transposer les textes, et de lutter plus efficacement contre la surréglementation.
Après la reprise amorcée en 2024, anticipez-vous une multiplication des opérations de fusions-acquisitions en 2024 ? Peut-on s’attendre à un retour en force des introductions en bourse ?
Les opérations de fusions-acquisitions ont effectivement connu un rebond en 2024 après une année 2023 assez calme. Chez Morgan Stanley, non seulement nous pensons que 2025 sera une année très active, mais aussi qu’elle marquera le début d’un Supercycle de plusieurs années dans cette activité cyclique. Les causes en sont notamment la baisse des taux d’intérêt et la normalisation des conditions de financement, une évolution positive des cadres règlementaires tant aux Etats Unis qu’en Europe, et un rattrapage des volumes de transactions restés anormalement bas alors que l’activité économique a été raisonnablement soutenue.
Du point de vue du primaire actions en France, 2024 a surtout connu des scissions/spin offs comme Pluxee ou Vivendi. Mais les grandes introductions en bourse sont tout à fait possibles en Europe pour les entreprises qui présentent des perspectives claires et positives. C’est ainsi que nous avons dirigé l’introduction en bourse en Suisse de Galderma pour le compte d’EQT. Non seulement cette opération a très bien fonctionné mais en plus il y a eu trois cessions par les actionnaires pré-IPO plus tard dans l’année. Pour une entreprise avec une bonne equity story, une opération similaire serait tout à fait possible en France.
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