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L’après-Merkel commence mardi
par Yves de Kerdrel

C’est mardi que Friedrich Merz sera investi chancelier par le Bundestag. Pour certains, son arrivée au pouvoir n’est qu’une revanche sur l’humiliation que lui a fait subir Angela Merkel. Pour d’autres, il peut marquer le retour en force d’une Allemagne devenue « l’homme malade de l’Europe » à cause des erreurs commises par l’ancienne Chancelière.

04/05/2025 - 06:30 Temps Lecture 10 mn.

 

L’Allemagne s’apprête à changer de visage. C’est ce mardi 6 mai, que le chrétien-démocrate Friedrich Merz deviendra le dixième chancelier de l’Allemagne de l’après-Seconde Guerre mondiale. Il va remplacer le falot et bien peu charismatique Olaf Scholz dont on ne retiendra pas grand-chose de son passage au pouvoir si ce n’est son engagement marqué en faveur d’un soutien à l’Ukraine. Mais sur le plan européen, le chancelier sortant aura été transparent ou invisible, laissant à l’abandon le couple franco-allemand.

Âgé de 69 ans, Friedrich Merz, dont le "père en politique" était Wolfgang Schäuble, formidable ministre des finances d’Angela Merkel après avoir été le grand négociateur de la réunification allemande sous Helmut Kohl, a déclaré il y a quelques jours aux députés européens conservateurs que l’Europe était aujourd’hui au pied du mur. Avec deux solutions possibles : se redresser ou bien sortir de l’Histoire. Le nouveau chancelier a donc promis de donner la priorité à l’unité européenne et à la sécurité du continent. Et pour joindre le geste à la parole, avant même d’entrer en fonction il a fait adopter un projet visant à augmenter de manière considérable les dépenses de défense. Mais son principal défi va consister à combler le vide de leadership et à élaborer une réponse unie aux récents changements de politique américaine qui ont mis à rude épreuve l’alliance transatlantique.

 

Une première semaine à dominante européenne

 

Emmanuel Macron s’apprête à le recevoir dès cette semaine. Ce mercredi, le chancelier allemand devrait effectuer son tout premier déplacement à l’étranger à Paris. Il avait été imaginé que les deux hommes se retrouvent vendredi, à l’occasion de la Journée de l’Europe, en Ukraine afin de marquer de nouveau leur soutien à Volodymyr Zelensky. Mais cette tâche sera finalement laissée aux ministres des affaires étrangères des pays européens qui se réuniront à Kiev ce jour-là, dont le français Jean-Noël Barrot. Le 9 mai étant une date symbolique à plus d’un titre : le jour de commémoration de la déclaration de Robert Schuman - marquant le début de la construction communautaire - est aussi l’un des plus importants en Russie : le jour de la Victoire avec la parade militaire sur la place Rouge sous les yeux de Vladimir Poutine.

Emmanuel Macron signera, ce même jour, un traité d’amitié avec le Premier ministre polonais Donald Tusk. Ce nouveau "traité de Nancy" s’inscrira dans les pas du traité de l’Élysée (France-Allemagne), du Quirinal (France-Italie) et de Barcelone (France-Espagne). Nancy n’a pas été choisi au hasard : cette ville dirigée par le socialiste Mathieu Klein fut, avec Lunéville, l’ultime résidence de l’ancien roi de Pologne Stanislas Leszczynski, dernier duc de Lorraine. On ne sait pas grand-chose de ce traité qui comporte un large volet stratégique avec notamment la possibilité pour les Polonais de bénéficier de la protection de l’arme nucléaire française, au cas où le parapluie américain se replierait. Ce qui n’est pas encore le cas, puisque 10 000 soldats américains stationnent encore en Pologne.

 

Le chancelier le plus international

 

On a l’habitude de dire de Friedrich Merz que c’est l’anti-Merkel. Les deux personnalités politiques de la Droite allemande se détestent profondément. Angela Merkel a stoppé net au début des années 2000 la formidable ascension du protégé de Wolfgang Schäuble. Ce qui l’a amené à tourner le dos à la politique et à faire une très belle et lucrative carrière dans le secteur privé en devenant président de BlackRock en Allemagne. Un poste qui lui a permis de tisser un large réseau d’affaires international, de se constituer un joli patrimoine et d’apprendre à piloter des avions.

Tous ceux qui le connaissent prédisent que Friedrich Merz sera le chancelier le plus international que l’Allemagne ait eu depuis 1945. Et peut-être aussi le plus européen. Merz, qui soutient depuis longtemps une relation transatlantique forte, a déclaré après sa victoire que sa priorité absolue était d’unifier l’Europe face aux défis venant à la fois des États-Unis et de la Russie.

 

La triple faute d’Angela Merkel

 

Soyons justes : si Olaf Scholz a été transparent tout au long de son passage à la Chancellerie, ce n’est pas lui qui a plongé l’Allemagne dans cette crise de langueur qui l’affecte depuis le début de la guerre en Ukraine. L’histoire semble encore bien clémente avec Angela Merkel dont la responsabilité historique dans la crise structurelle de son pays n’a d’égale que le peu d’humilité dont elle fait preuve dans ses passionnantes mémoires.

C’est elle qui a scellé un pacte faustien avec le diable russe, cédant au lobbying très voyant de son prédécesseur, Gerhard Schröder, devenu petit représentant de Gazprom. C’est elle aussi qui a commis une faute irréparable en tuant le nucléaire allemand, quelques jours après l’accident de Fukushima, et sans même prévenir ses alliés européens. Alors que sa décision a déstabilisé non seulement l’approvisionnement électrique de l’Allemagne, mais aussi toute l’Europe énergétique. C’est elle enfin qui, cédant aux pressions du patronat allemand, a décidé d’ouvrir les portes de l’Europe, au cours de l’été 2015 à 1,5 million de migrants. Un flux de population massif et non préparé qui a crispé les mouvements identitaires et qui fait aujourd’hui de l’extrême droite la deuxième force politique en Allemagne.

 

La nécessité de se réinventer

 

C’est dire si Friedrich Merz a du pain sur la planche tant sur plan national, qu’européen. Avec comme premier défi la nécessité de palier aux faiblesses structurelles de l’économie allemande très bien mises en exergue dans l’essai "Kaput" publié il y a quelques semaines par Wolfgang Münchau, l’un des meilleurs éditorialistes économiques européens. Ce dernier montre à quel point les difficultés actuelles de l’Allemagne couvent depuis des décennies. Dans la mesure où les politiques néomercantilistes de Berlin, motivées par des liens étroits entre l’élite industrielle et politique du pays, ont laissé l’Allemagne à la traîne sur le plan technologique. L’économie allemande est certes une puissance, mais de l’ère analogique. Ses principales industries sont les voitures à essence, l’ingénierie mécanique et la chimie. Le pays dispose d’excellents scientifiques et ingénieurs, mais trop spécialisés et incapables de transformer l’innovation scientifique en succès commercial. L’Allemagne a donc raté la révolution numérique.

Par ailleurs, sa dépendance excessive à l’égard de la production industrielle l’a rendue prisonnière de ses liens avec la Chine et la Russie au sein de la chaîne d’approvisionnement mondiale. Cette stratégie s’est effondrée avec la pandémie et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Et la réponse d’Olaf Scholz à ces problèmes, qui a consisté à tout miser sur la transition écologique, n’a réduit en rien la dépendance du pays à son industrie manufacturière. Au moment où Donald Trump cherche à bousculer la mondialisation et à freiner les importations de son pays, notamment en provenance d’outre-Rhin, l’Allemagne, désormais dirigée par Friedrich Merz va devoir se réinventer. Sans quoi elle pourrait donner raison à un illustre allemand, Ernst Jünger, selon lequel "une erreur ne devient une faute que lorsqu’on ne veut pas en démordre".

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