WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Charles Serfaty, économiste à la Banque de France

EXCLUSIF. Ce normalien passé sur les bancs du MIT bûche entre autres sur les problématiques de commerce international au sein de la Banque centrale. Disciple du regretté Daniel Cohen, il a hérité de son mentor un vif intérêt pour les questions de dette souveraine et, dit-on, un certain talent de conteur. Celui-ci s’est illustré dans un essai primé qui retrace l’histoire économique de la France sur deux millénaires.
Charles Serfaty - DR
Charles Serfaty - DR

"J’ai toujours été curieux de tout". Gageons que Charles Serfaty a pu épancher sa soif au coeur du temple de la connaissance qu’est l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Il y a en tout cas fait une rencontre qui a bouleversé sa trajectoire : Daniel Cohen, économiste éminent disparu en 2023. "Il est devenu mon mentor", déclare Charles Serfaty, dans un entretien accordé à WanSquare. "C’était un passeur extraordinaire ", soutient-il.

Une qualité dont ont maintes fois attesté ses anciens élèves, dont il a nourri pour certains la vocation, tels qu’Esther Duflo, Prix Nobel d’Economie 2019, feu Emmanuel Farhi, qui était professeur à Harvard, Camille Landais, ex-président délégué du Conseil d’analyse économique (CAE) ou encore Emmanuel Saez, enseignant à Berkeley et lauréat de la médaille John Bates Clark en 2009 (meilleur économiste de moins de 40 ans exerçant aux Etats-Unis).

 

Le parrain

 

"Il faisait un cours fascinant sur la théorie de la croissance qui s’essayait à résumer en équations les grands débats entre David Ricardo, Léon Walras, Karl Marx et consorts, tout en racontant une histoire", illustre Charles Serfaty.

Après avoir musclé ses compétences en statistiques à l’ENSAE, le jeune homme réalisera un mémoire sous la direction de Daniel Cohen sur un sujet qui fit la gloire de ce dernier dans les années 80 : les dettes souveraines. "Ce que j’ai essayé de montrer est que l’apparition d’un défaut ne peut être le fruit que d’un choc puissant et imprévisible et non d’une détérioration progressive car sinon le défaut serait anticipé ce qui induirait une réaction des autorités budgétaires pour l’éviter", explique-t-il.

Peu de temps après, Daniel Cohen recommandera Charles Serfaty auprès du Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour y mener un doctorat. "Daniel estimait que c’était la voie royale, les débats académiques que les économistes entretiennent en Europe partent souvent des Etats-Unis, l’émulation y est très puissante", justifie-t-il.

 

Panaché

 

Là-bas, il sera pris sous l’aile d’un autre Français, Arnaud Costinot, reconnu pour ses travaux sur le commerce international montrant que les gains y étant associés sont peu élevés d’après les modèles utilisés par la plupart des économistes depuis David Ricardo.

Sans surprise, le sujet de thèse sur lequel planchera Charles Serfaty cinq années durant s’avérera être un savant mélange des thèmes choyés par ses deux figures tutélaires.

" L’idée principale que j’ai défendue est que les pays les plus dépendants du commerce international sont les plus réticents à faire défaut", explique-t-il. "Le raisonnement sous-jacent est qu’en cas de défaut, un effondrement du marché du crédit se produit, et notamment des crédits commerciaux ce qui entraîne une rupture de leur accès au commerce international", indique l’économiste.

 

Hauteur de vue et urgence du terrain

 

Après son aventure sur la côte Est américaine, il signera son retour dans l’Hexagone en intégrant la Banque de France au sein du service d’études macroéconomiques et de synthèses internationales. C’est en 2015, lors d’un premier stage au sein de l’institution monétaire, que naît chez lui un attrait pour la Banque centrale dirigée par François Villeroy de Galhau. Il y avait découvert un environnement académique inattendu, peuplé d’économistes de stature internationale, aux nombreuses spécialisations.

Travaillant à la direction de l’économie et de la coopération internationales, sa mission est notamment de suivre les orientations économiques des grands pays hors zone euro - comme les États-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni - et anticiper leurs effets sur l’Hexagone. Il se plaît à pouvoir allier le meilleur de deux mondes : la rigueur des outils de recherche et la réactivité exigée pour abreuver le gouverneur et ses équipes d’analyses.

Parmi les dossiers récents sur lesquels il a travaillé figurent une analyse rétrospective portant sur les droits de douane mais aussi un examen des retombées des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, en particulier les attaques des rebelles Houthis contre des navires de commerce dans la mer Rouge. Cela a perturbé le trafic maritime via le canal de Suez en 2023 et 2024 et l’a obligé à le contourner par le cap de Bonne-Espérance.

Dans un document de travail de la Banque de France à paraître, Charles Serfaty se fait l’écho d’une analyse rarement mise en avant dans le débat public. "Nous montrons que l’Autorité du canal de Suez exerce un pouvoir monopolistique, fixant des droits de passage proches du coût du contournement. Autrement dit, il n’y a pas eu de surcoût lié à ce dernier ", explique-t-il.

 

Everest historique

 

Jusqu’en 2023, Charles Serfaty menait d’autres travaux en parallèle de ses fonctions à la Banque de France. Des travaux qu’il avait amorcés cinq ans plus tôt sur les bancs du MIT : l’écriture d’un livre retraçant deux mille ans d’histoire d’économique de la France.

Une grande tradition de spécialistes d’histoire économique existe au pays des Lumières avec Marc Bloch, Ernest Labrousse ou encore Emmanuel Le Roy Ladurie. Ils se sont intéressés à la longue durée, l’effet de la technique et aux systèmes économiques. Toutefois, aucun d’entre eux n’avait tenté de gravir cette montagne. "Le plus proche de ce projet fut Fernand Braudel, qui commença à écrire une œuvre sur l’identité de la France, mais mourut avant d’avoir achevé son récit. Il a fait de moi un lecteur frustré", raconte-t-il.

 

Cliché authentique

 

Ses recherches révèlent des permanences auxquelles il ne s’attendait pas. "J’ai l’esprit de contradiction, donc je me méfie des stéréotypes", pointe-t-il. Certaines spécialisations de l’économie française, souvent considérées comme des images d’Epinal, apparaissent en réalité comme des constantes profondes et structurantes.

Le vin en est une illustration emblématique. Dès l’époque gauloise, les échanges étaient marqués par une forte demande pour ce produit, initialement importé d’Italie. Les Gaulois étaient prêts à s’en procurer à prix fort, parfois contre des esclaves, des fourrures ou des métaux, nous apprend son livre. Progressivement, l’intégration à l’économie romaine a conduit à une production viticole locale, qui remonte même jusqu’au nord du territoire. L’exportation de vin vers la Grande Bretagne actuelle s’organise très tôt, illustrant une logique commerciale déjà bien ordonnée.

 

Simplification révolutionnaire

 

Puis, il y a des ruptures : la Révolution française. Contrairement à une croyance commune selon laquelle la croissance hexagonale aurait véritablement démarré avec un décalage d’un siècle après la Révolution - notamment par rapport à l’Angleterre - les données qu’il a analysées montrent que l’accélération de la productivité commence dès la fin des guerres napoléoniennes.

Le pouvoir central, bien que souvent en reconstruction durant le XIXe siècle, devient un acteur économique plus massif et plus efficace. Il investit davantage dans l’entretien des infrastructures stratégiques comme les routes et les canaux. "Sous l’Ancien Régime, ces travaux étaient soumis à de multiples blocages - juridiques, féodaux, institutionnels - qui rendaient la mise en œuvre d’un projet d’irrigation ou de drainage presque impossible sans se heurter à une forêt d’obstacles", souligne-t-il.

Charles Serfaty parle d’un "régime de chicane", marqué par la multiplicité des droits imbriqués. La Révolution supprime nombre de ces contraintes, rationalise le droit de propriété, et ouvre ainsi la voie à une agriculture plus productive, un aménagement plus cohérent du territoire et, in fine, à une croissance plus soutenue.

 

Un sou est un sou

 

La gestion des finances publiques aura également été sensiblement influencée par cet évènement. L’Ancien Régime, comme le rappelle l’auteur, était un piètre débiteur. L’histoire de la dette publique française fut jalonnée de débâcles. Du XVIe siècle à Louis XVI, tous les grands ministres des Finances - Sully, Richelieu, Colbert - ont en commun d’avoir orchestré des défauts sur la dette de l’État, souvent sous couvert de restructuration. "Ce que je dis parfois de manière un peu provocatrice est que le fait que Louis XVI ait été décapité a inspiré beaucoup de sérieux budgétaire à ses successeurs", glisse Charles Serfaty avec un sourire.

L’exemple de Louis XVIII est éloquent : pour restaurer la crédibilité financière de la France après Waterloo, il choisit de réduire drastiquement les dépenses, allant jusqu’à couper les soldes des anciens officiers bonapartistes. "Une décision politiquement risquée, mais budgétairement payante. Ce sérieux permet à la France d’emprunter à des taux d’intérêt proches de ceux de l’Angleterre tout au long du XIXe siècle, et d’éviter tout défaut nominal depuis 1797", indique-t-il.

 

Valse-hésitation

 

Publié aux éditions Passés composés, l’essai recevra le Prix du Livre d’Économie 2024 décerné par l’association Lire la Société lors d’une cérémonie organisée au ministère de l’Economie et des Finances, en présence du patron des lieux à l’époque, Antoine Armand. Charles Serfaty le recevra des mains de l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière, président du jury composé de directeurs de grands médias nationaux et de journalistes spécialisés.

Celui qui s’épanouit pleinement à la Banque de France nous confie songer à se lancer dans un second essai. Le thème ? "J’éprouve des difficultés à me décider entre le commerce international et la dette publique ", avoue-t-il.

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article