Dirigeants, gouvernance
Dirigeants, gouvernance
Qui tient vraiment les rênes du CAC 40 ? / Quand la nationalité des dirigeants devient un enjeu stratégique
Souvent négligée par les observateurs, la nationalité de ceux qui dirigent le CAC 40 n’est pas qu’un symbole. Elle peut en dire long sur la stratégie de l’entreprise. Si les 40 plus grandes capitalisations boursières de Paris gardent encore une forte empreinte française à leur sommet, cette situation tend à évoluer. Certes, selon les derniers chiffres publiés par le cabinet Vélite, plus des deux tiers des membres des organes de gouvernance (conseils d’administration et comités exécutifs) des sociétés du CAC 40 restent de nationalité française. Seules trois entreprises – ArcelorMittal, Schneider Electric et STMicroelectronics – sont dirigées par des instances majoritairement étrangères, que ce soit au niveau du conseil d’administration comme du comité exécutif. Aucune société n’a, cette année, basculé d’une gouvernance à majorité française vers une direction étrangère.
Un repli national assumé dans certaines entreprises
Certaines figures emblématiques du capitalisme français renforcent même leur ancrage hexagonal. Chez Airbus, la proportion de membres français au comité exécutif atteint désormais 50 %, une évolution liée à la réduction de la taille du comité (de 17 à 16 membres), consécutive aux départs de l’Américain C. Jeffrey Knittel et de l’Espagnol Alberto Gutiérrez.
Le virage est encore plus net chez LVMH. Entre 2023 et la fin 2024, la composition du comité exécutif a été profondément remaniée : la part de dirigeants français est passée de 64 % à 92 %, grâce à une série de nominations "bien tricolores". Comme l’analyse le cabinet Vélite, " ce recentrage redessine la gouvernance, tout en consolidant une forme d’ancrage national au cœur d’un empire pourtant résolument mondial ".
Même tendance chez Thales, où le comité exécutif est désormais entièrement composé de Français, après les départs de Millar Crawford et Alex Cresswell, ancien patron de Thales UK, remplacé par Phil Siveter (qui ne siège pas au comex).
Mais d’autres groupes regardent ailleurs
À l’inverse, certaines entreprises prennent un virage international assumé. C’est le cas de Pernod Ricard, où la proportion de dirigeants français dans les instances exécutives flirte désormais avec la barre des 50 %. Le cabinet Vélite rappelle que "dans une entreprise mondialisée, la question n’est pas uniquement celle du lieu de cotation ou du siège social, elle est celle du centre de gravité décisionnel : une entreprise peut avoir son siège en France, si son comité exécutif regarde ailleurs, ses intérêts finiront par suivre. La question de la nationalité dans les instances dirigeantes n’est pas qu’un sujet d’image ou de représentation. Elle reflète souvent des choix stratégiques, des rapports de force industriels et une volonté d’ancrage dans l’intérêt économique du pays d’origine ", estime le cabinet Vélite.
Cette remarque s’applique particulièrement bien au cas Stellantis. "Le départ de Carlos Tavares, figure historique de l’automobile française – bien que de nationalité portugaise – intervient alors que le secteur européen traverse une crise majeure. Sa succession par Antonio Filosa, napolitain et ancien dirigeant de Fiat au Brésil, marque un tournant stratégique. Stellantis est désormais dirigé par deux figures italiennes de premier plan – Antonio Filosa à la direction générale, John Elkann à la présidence – rompant avec l’équilibre incarné jusqu’ici par Carlos Tavares qui représentait la branche française du groupe, aujourd’hui marginalisée au sommet de la gouvernance", souligne Vélite, qui note aussi que le futur siège européen de Stellantis ne sera pas implanté en région parisienne, mais à Turin, sur le site historique de Mirafiori. "Ce choix illustre les tensions franco-italiennes sous-jacentes, alors que les décisions stratégiques du groupe seront appelées à s’ancrer davantage de l’autre côté des Alpes dans les années à venir". Une donnée capitale vient appuyer cette lecture : la famille Agnelli détient une part deux fois supérieure à celle de la famille Peugeot au capital de Stellantis. Le message est limpide, selon Vélite : "Rome entend peser".
Tensions transalpines dans les instances dirigeantes
Les crispations entre Paris et Rome ne se limitent pas à Stellantis. La fusion du Français Essilor et de l’Italien Luxottica finalisée en 2018 fut loin d’être facile côté gouvernance. Elles se sont exprimées aussi récemment chez STMicroelectronics, où le conseil de surveillance vient de rejeter la candidature de Marcello Sala, proche de la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, proposé par Rome pour le poste de vice-président. Une décision jugée "très grave et inacceptable" par le ministre italien des Finances, Giancarlo Giorgetti.
A noter d’ailleurs que les Italiens représentent désormais près de 14 % des administrateurs étrangers, ce qui en fait la première nationalité étrangère représentée, devant les Allemands. "Un reflet significatif des liens industriels entre la France et l’Italie […] et qui ne vient pas uniquement des groupes les plus emblématiques de l’axe franco-italien, mais d’autres entreprises du CAC aux profils plus divers, comme Edenred ou Kering", observe le cabinet.
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