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Intelligence artificielle / souveraineté / infrastructures / Ardian
La souveraineté digitale, mais de quoi parle-t-on vraiment ? / La question des infrastructures est centrale
Les évènements et fractures géopolitiques qui s’opèrent depuis quelque temps ont mis en exergue les dépendances de l’Europe, de ses citoyens et de ses entreprises, aux acteurs et puissances étrangères. Désormais, le mot d’ordre des pouvoirs publics est clair : de la souveraineté et rien que de la souveraineté, notamment sur le plan digital. Alors que Ardian organisait ce jeudi une conférence autour du thème de l’intelligence artificielle (IA) et de ses implications en matière de souveraineté, le directeur général délégué d’Ardian et patron d’Ardian en France, Mathias Burghardt, a rappelé lors de son discours d’introduction de l’évènement : "L’IA n’est pas seulement un sujet économique, mais aussi géopolitique. En Europe, nos services cloud sont fournis à hauteur de 70 % par des entreprises américaines, Nvidia fournit 90 % des puces pour l’IA et les grands modèles de langage sont presque tous, à l’exception de ceux de Mistral AI, américains. L’IA ne concerne donc pas seulement notre économie, mais aussi notre modèle social et notre culture qui pourraient être façonnés par des algorithmes et des infrastructures que nous ne contrôlons pas", a-t-il regretté.
Pour Mathias Burghardt, plusieurs facteurs seront essentiels à mobiliser pour aller en ce sens. "L’Europe doit désormais se concentrer, bien plus que sur la réglementation, sur le développement des entreprises technologiques européennes, favoriser la recherche et reprendre le contrôle de ses infrastructures et de ses chaînes d’approvisionnement. […] Si nous parvenons à orienter nos capitaux vers des investissements stratégiques, nous pourrons mobiliser une puissance considérable", a-t-il expliqué.
La liberté de choix avant tout
Selon Michel Paulin, membre du conseil d’administration de la start-up Quandela (spécialisée dans la photonique quantique) et ancien patron d’OVHcloud, la définition de la souveraineté digitale est en tout cas claire : avoir la liberté de choisir, en prenant en compte toutes les chaînes de dépendance existantes. "Il y a d’abord la dépendance technologique et il faut en voir tous les étages, des algorithmes jusqu’à l’électricité, les logiciels, les GPU, le cloud… tout a besoin d’être analysé. D’autant que l’Europe est dépendante sur presque chacun d’entre eux", a-t-il indiqué. Deuxièmement : les dépendances liées au fait que certains pays, comme la Chine ou les États-Unis, utilisent le monde digital pour se muscler sur le plan juridique et géopolitique – ce qui a des répercussions sur les investisseurs et les consommateurs. Enfin, le business et les dépendances commerciales. "La souveraineté ce n’est pas le protectionnisme ou le souverainisme, seulement la capacité à comprendre que nous sommes libres de choisir", a ajouté le président du comité stratégique de la filière "logiciels et solutions numériques de confiance".
Rejoignant Michel Paulin, le directeur général de l’Inria et ancien ambassadeur français pour les Affaires numériques, Henri Verdier, a observé : "Nous avons tellement d’évidences du coût et des risques de la dépendance technologique". Les pannes des serveurs cloud d’Amazon et de Microsoft il y a quelques semaines ayant eu une incidence claire sur les entreprises européennes, les déclarations chocs d’Elon Musk sur la guerre en Ukraine du fait du pouvoir de Starlink… la liste est longue. "Je commence à penser que nous avons besoin, tout particulièrement en France, de changer de philosophie. […] Cela devrait ressembler à une posture entrepreneuriale. Si vous êtes un investisseur, un entrepreneur, vous ne pouvez pas laisser votre entreprise ou votre investissement s’installer à une place où quelqu’un peut vous déconnecter à tout moment et selon sa décision. Bien sûr qu’il n’y aura jamais de souveraineté parfaite, nous ne pouvons pas être isolés, à la fin de la journée tout le monde utilisera des solutions étrangères. Mais il devrait y avoir des constantes dans les prises de décisions, afin qu’elles maximisent notre liberté. Par exemple, si j’étais investisseur, je ne miserais jamais sur un projet qui n’a qu’un fournisseur cloud. Vous pouvez tout perdre en une nuit. Il faut deux fournisseurs et dans deux juridictions différentes", a-t-il ajouté.
Reste évidemment le contrôle des infrastructures, a lui aussi rappelé Gonzague Boutry, managing director - Infrastructures Digitales chez Ardian. Certes, des mécanismes comme le contrôle des investissements étrangers existent pour protéger les infrastructures existantes. Mais à l’ère de l’IA et alors que le développement des infrastructures comme les centres de données connaît un essor sans précédent, il pourrait être utile de s’en saisir pour repenser les règles du jeu. "Toutes les infrastructures d’IA pour les dix prochaines années ne sont pas encore construites", a-t-il pointé. Henri Verdier l’a lui aussi souligné. Il y a quelques années, a-t-il raconté, l’Inde a par exemple posé un constat : un grand nombre de patrons de la Silicon Valley étaient originaires du pays, qui ne comptait pourtant aucune licorne. "Ils sont arrivés à la réflexion suivante. Si vous construisez vos entreprises sur des infrastructures étrangères, vous ne serez jamais riches. Ils ont construit des infrastructures de paiements digitaux, etc., ils ont bancarisé 300 millions de citoyens en cinq ans, et aujourd’hui leurs paiements digitaux représentent plus que ceux des États-Unis et de la Chine en cumulé. Ils ont réfléchi à ce qui devait relever du service public et à comment laisser le marché se développer", a expliqué Henri Verdier.
Pas d’opposition
Patriotisme dans les investissements, travailler sur l’acculturation des Européens au sujet de l’IA, permettre aux investissements et aux projets d’infrastructures de se réaliser grâce à une capacité d’exécution retrouvée et de moindres contraintes administratives, manque de stratégie commune entre les pays d’Europe : un certain nombre de points pourraient gagner à être travaillés, ont rappelé les panélistes. Si la ligne de conduite est claire, reste à trouver les moyens d’y parvenir. En matière d'investissements dans les infrastructures, en tout cas, l’Europe peut aussi compter sur certains acteurs à la force de frappe financière de taille, à l’instar d’Ardian qui vient de conclure une levée de fonds historique de 20 milliards de dollars pour sa nouvelle plateforme phare, dédiée aux infrastructures, avec une concentration majeure sur l’Europe. La preuve de la pertinence de cette classe d’actifs aux yeux des investisseurs internationaux, même si les infrastructures d’avenir – comme les centres de données, toujours – peuvent provoquer quelques inquiétudes sur le plan de leur adéquation avec les préoccupations environnementales de tout un chacun.
Car au-delà du financement, pour pouvoir construire des infrastructures qui permettront à l’Europe et la France de reprendre le contrôle sur leur souveraineté, l’acceptabilité de ces dernières devra aussi être améliorée. Pourtant, durabilité et infrastructures ne devraient pas nécessairement être pensées comme deux sujets opposés, a souligné Gonzague Boutry. "En tant qu’investisseurs, nous avons besoin d’un engagement plus important en matière de financement. Nous devons également approfondir le dialogue avec les principales parties prenantes de la Commission européenne et de l’État français et être mieux intégrés au système social afin d’expliquer, par exemple, clairement ce qu’est un centre de données. Michel Paulin a évoqué le liquide de refroidissement : demain, les centres de données ne consommeront plus d’eau pour leur refroidissement. Nous disposons de nombreuses innovations. Il est essentiel pour nous de construire des infrastructures qui s’adapteront à ces nouvelles technologies. Nous devons être neutres sur le plan technologique, ouverts à tout nouveau type de changement qui pourrait être mis en place au cours des dix prochaines années", a-t-il indiqué.
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