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L'année 2026 vue par... Emmanuel Goldstein /
Directeur général de Morgan Stanley France
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ?
Nous prévoyons une croissance de +0,8 % en France en 2026 et de +1,0 % en zone euro. Ces chiffres sont certes positifs – l’activité progresse en Europe – mais restent en deçà du potentiel, c’est-à-dire de la croissance qui pourrait être atteinte en l’absence de vents contraires.
Il existe des facteurs favorables à la croissance européenne : la baisse significative des taux de la BCE, le vaste plan de relance en Allemagne, ou encore la solidité des marchés du travail. Mais des freins subsistent. En dehors de l’Allemagne, la plupart des autres pays réduisent leurs déficits. Les exportateurs européens risquent également de continuer à pâtir des tensions commerciales, de l’appréciation de l’euro et, plus structurellement, de la dégradation des parts de marché, notamment sous l’effet de la concurrence chinoise.
De quelle manière les droits de douane américains et l’accroissement du secteur manufacturier chinois sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
S’agissant des droits de douane américains, force est de constater que l’impact sur les exportateurs européens semble, pour l’instant, avoir été moindre que prévu. Il faut rester prudent, car la transmission des droits de douane plus élevés aux prix payés par le consommateur américain n’est pas encore achevée. Si le consommateur américain s’affaiblit, ce serait évidemment négatif pour le commerce mondial.
Je note également qu’avec un cadre qui semble relativement stabilisé pour les relations commerciales entre l’Europe et les États-Unis depuis l’été dernier, le facteur "incertitude" lié aux droits de douane américains s’est réduit.
Concernant la Chine, nous sommes passés en quelques années d’une situation où ce pays était principalement un débouché pour l’industrie européenne, avec un marché domestique en forte croissance, à une situation où la demande chinoise est peu dynamique, tandis que son industrie est devenue un concurrent doté d’un excellent niveau technologique. C’est un défi considérable pour l’Europe, comme en témoigne la stagnation de l’économie allemande au cours des cinq dernières années, ou encore l’augmentation d’environ 50 % des importations européennes en provenance de Chine depuis 2019. C’est l’un des facteurs qui explique notre prudence sur la croissance européenne à moyen terme, avec +1,2 % attendu en 2027.
Malgré les tensions géopolitiques, les entreprises du CAC 40 ont délivré des performances solides au cours des derniers trimestres, grâce notamment à leur présence géographique diversifiée, et en particulier dans les pays émergents. Ces pays sont-ils devenus le nouvel eldorado de croissance des entreprises françaises et comptez-vous accélérer votre présence sur ces territoires cette année ?
Les pays émergents représentent indéniablement un moteur de croissance pour les entreprises françaises, mais il serait excessif de les qualifier de "nouvel eldorado". Leur potentiel est réel, notamment grâce à des marchés en expansion et à une demande croissante pour des biens et services sophistiqués. Cependant, ces zones restent marquées par une forte volatilité économique et politique. Cette instabilité, combinée à la dépendance aux matières premières, impose une approche prudente et sélective.
Les rapports Draghi, Noyer, Letta, bien que cités en exemple, n’ont à ce jour donné lieu qu’à peu de réformes concrètes en Europe, malgré la longueur du processus législatif. Quels sont, selon vous, les chantiers prioritaires pour que l’Europe ne soit plus seulement un marché mais redevienne une puissance industrielle ?
Il est clair que la priorité pour l’Europe est de trouver les moyens de financer les investissements massifs nécessaires pour relever trois défis : accroître ses capacités de défense, mettre en œuvre la transition énergétique, rester dans la course technologique, en particulier sur l’intelligence artificielle.
Pour cela, il faut des financements publics, ce qui implique des choix budgétaires tournés vers l’avenir. Il faut aussi davantage de capitaux privés. Et là, le paradoxe européen est que l’épargne est abondante mais mal orientée. De ce point de vue, toutes les avancées sur l’Union de l’épargne et des investissements sont essentielles.
Alors que la souveraineté numérique européenne occupe le devant de la scène, comment articulez-vous cet enjeu avec votre stratégie de groupe français, mais à présence mondiale ?
La souveraineté numérique européenne est devenue un enjeu central pour la compétitivité et la sécurité économique du continent. Elle vise à garantir la maîtrise des données, la résilience technologique et la capacité d’innovation face à la concurrence mondiale. Nous nous positionnons comme partenaire stratégique pour permettre à l’épargne européenne de s’orienter vers l’investissement productif et pour accompagner la transformation numérique. Nous mobilisons des capitaux privés pour soutenir les projets technologiques européens et nous accompagnons les entreprises technologiques au travers du M&A, de la levée de fonds et de l’accès à la liquidité.
Morgan Stanley a choisi la France en 2021 pour développer un centre de Risk & Data Analytics qui fournit des solutions innovantes à nos activités de marchés en Europe et dans le reste du monde. Ce centre qui compte aujourd’hui plus de 100 employés hautement qualifiés, est un projet labélisé "Choose France" par le gouvernement français. Il positionne la France comme un acteur clé dans la transformation numérique des services financiers proposés par Morgan Stanley.
L’intelligence artificielle produit-elle déjà des effets sur vos activités, vos marchés et votre entreprise ? Dans quelle mesure anticipez-vous ses effets futurs sur votre compétitivité (réduction des coûts, gains de productivité…) ?
Oui, l’IA a déjà un impact tangible sur nos activités. Elle est intégrée dans plusieurs domaines clés comme l’automatisation des processus. C’est aussi le cas de l’analyse prédictive et décisionnelle et de l’innovation produits où l’IA permet d’exploiter des volumes importants de données, d’affiner les stratégies de trading et d’anticiper les tendances de marché.
Nous considérons l’intelligence artificielle comme un levier de transformation et de création de valeur. L’IA permet d’automatiser des tâches répétitives, d’améliorer la précision des analyses et d’accélérer les processus, mais son rôle premier n’est pas de remplacer les collaborateurs : il est de libérer du temps pour des activités à forte valeur ajoutée et d’augmenter la capacité de réponse au service de l’humain.
Enfin, l’adoption de l’IA ne se limite pas à la technologie. Elle implique pour nous responsabilité, transparence, gouvernance et protection des données.
Comment anticipez-vous l’instabilité politique française et ses conséquences éventuelles, notamment en matière fiscale et sociale, sur vos activités ?
D’un point de vue macroéconomique, au-delà des aléas politiques, nous avons deux convictions : le budget 2026, s’il est voté, ne permettra qu’une faible réduction du déficit public, probablement, comme en 2025, essentiellement via des hausses d’impôts. Ensuite, l’incertitude politique va perdurer l’année prochaine et peser sur la croissance, en attendant les élections de 2027, sur lesquelles tous les regards sont déjà tournés.
Depuis cinq ans, la productivité est en baisse régulière en France. Comment l’appréciez-vous dans votre groupe et quels impacts cela peut-il avoir en termes d’emplois ?
Permettez-moi de nuancer ce constat. D’un point de vue macroéconomique, la France affiche de nouveau, depuis deux ans, des gains de productivité significatifs. C’est une excellente nouvelle, car plus de productivité, donc plus de croissance, constitue l’une des réponses à la crise des finances publiques. Et la productivité n’est pas l’ennemie de l’emploi, bien au contraire, comme le montre l’histoire économique.
En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programme des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Quelles seraient, par ordre d’importance, les trois mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?
Nous n’avons pas vraiment besoin de trois mesures, mais d’une seule : chaque candidat devra expliquer, j’espère, comment il ou elle compte réduire le déficit – et de manière crédible. Cette réduction n’est pas destinée à faire plaisir à Bruxelles ou aux marchés financiers : c’est la condition indispensable pour financer nos ambitions, qu’il s’agisse de défense, de transition énergétique, d’éducation ou d’innovation. On le voit bien aujourd’hui : si le budget n’est pas voté, nous ne pourrons pas augmenter nos dépenses militaires. Il y a des choix difficiles à faire, et la présidentielle est, en théorie, le moment idéal pour avoir ce débat.
Après deux années difficiles, la normalisation du marché du M&A s’engage-t-elle enfin ? Quelles conditions doivent encore être réunies pour un redémarrage solide des opérations, tant stratégiques que financières ?
En 2025, notre activité est demeurée particulièrement soutenue, atteignant des niveaux records dans un marché globalement stable. Notre pipeline très robuste bénéficie de conditions de financement exceptionnellement favorables et d’un environnement dynamique, où entreprises et sponsors poursuivent activement des opportunités de croissance externe et de rééquilibrage stratégique de leurs portefeuilles.
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