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L’année 2026 vue par… Bertrand Dumazy /
Président-directeur général d'Edenred
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ?
En nous fondant sur ce que disent les économistes, les organismes officiels et autres instituts de prévisions, mais aussi sur ce que nous observons chez nos clients, nous tablons sur une croissance modérée de l’économie européenne en 2026. L’Europe, comme la France, devraient rester marquées par un contexte géopolitique instable, des taux d’intérêt qui devraient se stabiliser à un niveau plus faible qu’au cours des trois dernières années mais durablement plus élevé que dans la période pré-Covid et un taux de chômage qui malheureusement augmente.
Dans cet environnement, Edenred pourra compter sur sa propre dynamique pour continuer à croître à un rythme soutenu, grâce à la profondeur de ses marchés encore largement sous-pénétrés, à sa position de leader incontestée et à la pertinence de ses offres. Edenred propose en effet des solutions innovantes qui répondent à des besoins essentiels (alimentation, engagement des salariés, mobilité) qui font écho à des évolutions structurelles dans le monde du travail telles que la pénurie de talents, la décarbonation des flottes et la numérisation des paiements. Au cours des dix dernières années nous avons renforcé la résilience de notre modèle en accélérant la digitalisation et la diversification de nos activités, en développant notre leadership, en élargissant notre base de clients et en augmentant la récurrence de nos revenus.
De quelle manière les droits de douane américains et l’accroissement du secteur manufacturier chinois sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
Nous sommes une plateforme digitale de services aux entreprises pour les avantages aux salariés, la mobilité professionnelle et les paiements inter-entreprises et nous opérons de manière très locale dans les 44 pays où nous sommes implantés. Par conséquent, nous ne sommes pas exposés aux droits de douane et les évolutions des chaînes mondiales d’approvisionnement des biens physiques ne nous affectent pas directement.
De manière indirecte, les discussions sur les droits de douane américains pourraient avoir des impacts sur l’activité d’Edenred en faisant augmenter les coûts des prestations de nos fournisseurs américains, notamment technologiques, ou en ralentissant la croissance mondiale et le marché de l’emploi. Pour autant, Edenred a démontré la résilience de son modèle, l’effet d’échelle de sa plateforme et sa capacité à croître même dans des contextes plus difficiles.
Malgré les tensions géopolitiques, les entreprises du CAC 40 ont délivré des performances solides au cours des derniers trimestres, grâce notamment à leur présence géographique diversifiée, et en particulier dans les pays émergents. Ces pays sont-ils devenus le nouvel eldorado de croissance des entreprises françaises et comptez-vous accélérer votre présence sur ces territoires cette année ?
Tout d’abord nous sommes implantés de très longue date dans les pays émergents, principalement en Amérique latine. Nous sommes par exemple présents au Mexique depuis plus de 40 ans. Il ne s’agit donc pas d’un "nouvel" eldorado pour Edenred, mais assurément d’un marché en croissance : au cours des neuf premiers mois de l’exercice notre chiffre d’affaires opérationnel a connu une croissance organique de 14 % en Amérique latine.
Les pays émergents sont effectivement des moteurs de croissance. Ils connaissent des dynamiques démographiques favorables, une montée des classes moyennes et une adoption très rapide des usages digitaux. Pour Edenred, l’Amérique latine illustre très bien ce potentiel. Nous y avons construit des positions de leader, à la fois dans les avantages aux salariés et dans la mobilité. Ces marchés sont encore peu pénétrés et offrent beaucoup de place pour l’innovation.
Pour autant, je ne crois pas à l’idée d’un "eldorado" unique et nous ne raisonnons pas en opposant pays matures et pays émergents. Nous nous développons en Europe, en Amérique latine, en Asie et partout où notre plateforme digitale apporte de la valeur à nos clients. Je reste convaincu que la robustesse du modèle d’Edenred sur le long terme vient précisément de cette diversification.
Avec des fenêtres de sortie qui ne rouvrent qu’au compte-gouttes et un financement qui demeure plus exigeant qu’au cours de la décennie précédente, malgré l’amorce du cycle de baisse des taux, comment ces conditions influencent-elles votre approche d’investissement pour 2026 ? Et qu’est-ce que cela change dans la manière dont vous construisez vos deals ?
Edenred bénéficie d’un modèle fortement générateur de trésorerie et d’un bilan solide, comme en témoignent le faible niveau de son endettement et la qualité de sa notation de crédit. Edenred continue de se financer à des conditions très favorables, malgré l’évolution des taux. Dans ce cadre, 90 % de nos dépenses de capex annuelles resteront dédiées aux investissements produits et technologiques. Nous prévoyons d’y consacrer environ 1,8 milliard d’euros au cours des trois prochaines années. Nous renforçons notamment nos capacités en data, en intelligence artificielle et en cybersécurité, qui sont au cœur de notre proposition de valeur.
Sur le volet des acquisitions, nous avons toujours été très sélectifs et nous le resterons. Nous ciblons des opérations qui renforcent nos positions de leadership, complètent notre portefeuille de solutions ou apportent des "briques" technologiques immédiatement intégrables à nos plateformes, avec des synergies tangibles.
Les rapports Draghi, Noyer, Letta, bien que montrés en exemple, ne se sont traduits à ce jour que par peu de réformes concrètes en Europe, malgré la longueur du temps législatif. Quels sont pour vous les chantiers prioritaires à mener pour que l’Europe ne soit plus un marché mais redevienne une industrie ?
Je vois trois chantiers prioritaires.
En premier lieu, l’Europe doit se donner les moyens de faire émerger et grandir des champions européens, notamment dans les domaines du cloud, de l’IA et du quantique. Cela passe par un renforcement du marché unique, comprenant notamment un marché unique des capitaux. Nos entreprises européennes souffrent d’une sous-valorisation chronique comparée à leurs concurrentes américaines, sous-valorisation à laquelle nous devons remédier. L’Europe doit consolider, harmoniser et faire grandir ses champions européens, des champions tels qu’Edenred qui ont dans leur ADN d’innover et de créer de l’emploi.
Deuxièmement, il est temps pour l’Europe d’investir massivement dans les nouvelles technologies. Nous ne pouvons pas nous contenter d’un plan paneuropéen de 300 milliards d’euros sur 5 ans quand les GAFAM investissent à titre privé 400 milliards sur la seule année 2025. En outre, cet investissement dans les nouvelles technologies passe par une attention beaucoup plus forte portée au développement des compétences. Nous entrons dans une économie où les talents capables de travailler avec la donnée, l’intelligence artificielle ou encore l’informatique quantique seront décisifs. L’Europe doit articuler formation initiale, reconversion et attractivité des talents (européens mais aussi internationaux) tout en créant les conditions qui permettront aux entreprises d’offrir de véritables perspectives de carrière et de rémunération. L’écart de salaires avec les États-Unis dans ces métiers devient un enjeu stratégique. Il est urgent d’agir sur le coût du travail en Europe et tout particulièrement en France.
Le troisième tient à la stabilité de notre cadre réglementaire. L’Europe a beaucoup légiféré ces dernières années et cette surproduction normative pèse lourdement sur l’innovation et la capacité d’investissement. Il est temps de redonner aux entreprises européennes de la visibilité et de la marge de manœuvre pour rester compétitives.
Alors que le sujet de la souveraineté numérique européenne occupe le devant de la scène, comment articulez-vous cet enjeu à votre stratégie de groupe français, mais dont la présence est avant tout mondiale ?
Edenred est un groupe français, coté à Paris, avec une présence mondiale. 84 % du chiffre d’affaires mondial d’Edenred est réalisé en dehors de France Cette position nous donne une responsabilité particulière.
Bien sûr, nous respectons les exigences européennes en matière de protection des données, de cybersécurité et de résilience de nos infrastructures. Ces lignes directrices de bon sens constituent le socle indispensable de notre stratégie digitale. Pour autant, notre ambition est d’aller au-delà de ces exigences réglementaires et de continuer à établir les meilleurs standards de notre industrie, en nous adaptant aux règles locales pour chacun de nos programmes dans le monde. Nous sommes un tiers de confiance pour nos plus de 60 millions d’utilisateurs, plus d’1 million de clients et plus de 2 millions de commerçants, d’où notre approche "security and compliance by design" dans la gestion de leurs données.
La souveraineté numérique passe par un cadre clair, des choix d’architecture assumés et un tissu de fournisseurs européens crédibles dans le cloud, la cybersécurité et l’IA. Edenred, en tant que plateforme digitale mondiale agnostique, qui travaille avec les leaders dans tous les secteurs technologiques, a à cœur de multiplier les partenariats au sein de l’écosystème européen pour contribuer au développement de cette souveraineté numérique européenne.
Concrètement, nous associons une infrastructure hybride à l’échelle du groupe combinant fortes capacités internes, telles qu’Edenred Paytech, notre moteur de paiement propriétaire, et partenariats avec de grands fournisseurs mondiaux.
Edenred est le seul acteur de son secteur à posséder sa propre infrastructure d’émission et de processing des transactions. Pour donner un ordre de grandeur, le jour du Black Friday, plus d’1 milliard d’euros a transité dans nos tuyaux. Cette plateforme nous donne de l’agilité, de l’indépendance et également un très haut niveau d’exigence en matière de conformité.
L’intelligence artificielle produit-elle déjà des effets sur vos activités, vos marchés et votre entreprise ? Dans quelle mesure anticipez-vous ses effets futurs sur votre compétitivité (réduction de coûts, gains de productivité…) ?
Oui, l’intelligence artificielle a déjà un impact concret sur Edenred. Elle renforce notre compétitivité d’une part en enrichissant les services que nous proposons à nos clients, nos utilisateurs et nos partenaires et d’autre part en améliorant notre productivité interne.
Dans nos offres, l’IA nous permet de personnaliser davantage les recommandations faites aux utilisateurs, de fluidifier le service client avec des agents virtuels disponibles en continu, et de proposer aux gestionnaires de flotte des tableaux de bord prédictifs pour optimiser leurs coûts et leurs émissions de CO2.
En interne, nous équipons nos collaborateurs d’outils génératifs et d’assistants spécialisés. Ils accélèrent l’écriture de code, l’analyse de données, la préparation de propositions commerciales ou la gestion de la relation client. Nous avons documenté des gains de temps significatifs sur plusieurs fonctions, de l’ordre de 20 % pour le développement de code informatique par exemple.
Nous allons multiplier par six nos investissements en data et IA sur les trois prochaines années, tout en veillant à garder l’humain au cœur de nos décisions. En s’ancrant dans l’usage quotidien de nos collaborateurs, l’IA doit permettre à chaque collaborateur d’Edenred de devenir un employé augmenté.
Comment anticipez-vous l’instabilité politique française avec ses conséquences éventuelles notamment en matière fiscale et sociale sur vos activités ?
La France ne représente que 16 % du chiffre d’affaires opérationnel d’Edenred. Le Groupe opère dans 44 pays, avec des relais de croissance solides en Europe, en Amérique latine, en Amérique du Nord et en Asie-Pacifique qui nous offrent une grande résilience face aux aléas d’un marché pris isolément.
Les débats récents autour du titre-restaurant, notamment dans le cadre du PLFSS, ont par ailleurs démontré qu’un large consensus existe en France pour pérenniser et renforcer les avantages aux salariés.
La réforme du titre-restaurant ambitieuse et consensuelle, proposée à plusieurs reprises par le gouvernement avec le soutien de l’ensemble des parties prenantes du secteur, va dans le même sens bien qu’elle n’ait pas encore été votée.
Si les conséquences de la situation politique française actuelle sont donc limitées pour Edenred, nous attendons davantage de stabilité pour transformer le consensus existant en faveur des avantages aux salariés en décisions concrètes au service du pouvoir d’achat des Français.
Depuis cinq ans la productivité est en baisse régulière en France, comment appréciez-vous celle-ci dans votre groupe et quels impacts cela peut-il avoir en termes d’emplois ?
Si la productivité progresse constamment chez Edenred, nous pensons que nous avons encore des gisements de productivité à explorer à l’ère de l’IA. La digitalisation de nos solutions, la migration vers une plateforme globale et l’usage croissant de la data et de l’intelligence artificielle nous permettent de servir davantage de clients, d’utilisateurs et de commerçants avec une qualité de service toujours meilleure.
L’intelligence artificielle sera forcément un moteur de transformation des métiers. Des tâches vont disparaître, d’autres vont apparaître. Le domaine du service client est un bon exemple pour illustrer ces changements. Dès lors que l’IA traite une partie des demandes simples, nos conseillers peuvent se recentrer sur les interactions clés, qui font la différence dans la relation et dans la fidélité des clients. Ils aident à résoudre les dossiers les plus complexes et peuvent aussi identifier des opportunités de ventes additionnelles ou de ventes croisées pertinentes ou porter la voix de nos clients auprès des équipes produits pour améliorer l’UX et la qualité de service dans la durée. Au Brésil, notre chatbot EVA traite ainsi 98 % des contacts avec les conducteurs utilisateurs de nos solutions de mobilité sans intervention humaine.
Le véritable défi, pour la France comme pour Edenred, consiste à transformer les gains de productivité liés à l’IA en croissance additionnelle. Nous pensons que l’IA peut nous permettre de croître plus vite à effectif constant, nous rendant plus agiles et plus rapides pour répondre aux besoins émergents de nos clients, de nos partenaires marchands et de nos utilisateurs.
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