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Veolia / Estelle Brachlianoff
L’année 2026 vue par… Estelle Brachlianoff /
Directrice générale de Veolia
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ?
En Europe comme en France, notre priorité est de répondre aux besoins critiques des citoyens et des industriels : protéger le pouvoir d’achat et la santé, garantir la résilience de nos villes et nos industries face aux catastrophes climatiques et sécuriser l’accès à l’eau, à l’énergie et aux matières premières stratégiques.
Les citoyens sont souvent en avance sur le politique en matière environnementale, car ce sont eux qui subissent directement, au quotidien, les effets du dérèglement climatique. Et c’est cette réalité qui a fait émerger une demande urgente pour des réponses concrètes et ambitieuses.
L’Europe disposait d’un temps d’avance avec le Green Deal, qui a posé un cadre pour accompagner la transformation des industries et stimuler l’innovation. Mais face à l’ampleur des enjeux, il faut désormais accélérer : 40 % de notre chiffre d’affaires est réalisé en dehors d’Europe, où notre croissance va deux fois plus vite que celle de nos activités en Europe. Cela ne peut continuer si nous voulons préserver la compétitivité du continent.
En déployant des solutions pour recycler, réutiliser et optimiser les ressources dans les territoires, nous créons des emplois locaux, renforçons la souveraineté des collectivités et stimulons l’innovation industrielle. Protéger l’environnement, c’est donc d’abord protéger notre quotidien tout en renforçant l’attractivité et le développement des territoires.
De quelle manière les droits de douane américains et l’accroissement du secteur manufacturier chinois sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
Ces tensions redessinent la géographie économique mondiale, mais elles ne fragilisent pas la trajectoire de Veolia. Au contraire, elles confirment la pertinence de notre modèle, entreprise mondiale pour bénéficier de l’effet de taille pour innover, mais aussi multilocale ancrée dans les territoires partout dans le monde.
Veolia n’est pas exposée à la mondialisation des flux : nous “produisons” nos services là où nous opérons, avec des équipes locales, pour des clients locaux, en devises locales. Etats-Unis, Europe, Chine : nos capacités industrielles sont implantées au cœur des bassins économiques que nous servons. Cette organisation nous rend largement insensibles aux chocs douaniers et aux reconfigurations des chaînes de valeur.
À titre d’exemple, aux États-Unis, notre activité est d’abord ancrée dans les municipalités et les bassins industriels, avec une régulation largement exercée au niveau des États plutôt qu’à Washington. Les décisions fédérales en matière commerciale ont donc peu d’impact direct sur notre activité opérationnelle. En revanche, des tendances de fond à l’œuvre sont puissantes et durables : réindustrialisation, reshoring, sécurisation des ressources critiques et renforcement de la résilience des infrastructures. Ces priorités nationales alimentent directement la demande pour nos solutions dans l’eau, le traitement des déchets dangereux et la protection de la santé publique.
La dynamique chinoise est différente dans sa forme, mais convergente dans ses effets. L’accélération du secteur manufacturier accroît mécaniquement la pression sur les ressources, renforce les exigences environnementales et fait de la performance écologique un enjeu de compétitivité industrielle. Produire davantage suppose désormais de produire plus efficacement, avec des infrastructures environnementales robustes. Là encore, nos activités répondent à des besoins structurels, largement indépendants des cycles commerciaux ou des tensions géopolitiques.
Qu’il s’agisse de relocalisation aux États-Unis ou de montée en gamme industrielle en Chine, le constat est le même : les États et les industriels investissent dans des infrastructures essentielles, non délocalisables. L’eau, les déchets, l’énergie deviennent des enjeux de souveraineté.
Dans ce monde plus complexe et fragmenté, notre ancrage territorial n’est pas un simple avantage opérationnel : c’est un choix industriel et politique de long terme, qui sécurise nos prévisions et renforce la solidité de notre trajectoire.
Les rapports Draghi, Noyer, Letta, bien que montrés en exemple, ne se sont traduits à ce jour que par peu de réformes concrètes en Europe, malgré la longueur du temps législatif. Quels sont pour vous les chantiers prioritaires à mener pour que l’Europe ne soit plus un marché mais redevienne une industrie ?
Ces rapports ont posé un diagnostic lucide sur le décrochage industriel européen et la compétitivité de notre continent. Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est de transformer ces constats en décisions concrètes et rapides. Si l’Europe veut redevenir une puissance industrielle, trois priorités s’imposent.
Première priorité : sécuriser les ressources critiques. Sans eau fiable et énergie locale, abordable et bas-carbone, il n’y a pas de souveraineté industrielle. L’Europe commence à reconnaître le rôle stratégique de l’eau, mais il faut aller plus loin : investir massivement dans l’efficacité hydrique, la réutilisation des eaux usées traitées et les solutions locales bas-carbone. Ces infrastructures sont des leviers majeurs pour garantir la compétitivité de nos industries.
Deuxième priorité : donner de la visibilité aux industriels. Aujourd’hui, l’Europe fixe des objectifs ambitieux mais laisse les entreprises seules face à la volatilité des prix et à la concurrence déloyale. Une vraie politique industrielle ne se limite pas à poser des règles : elle structure la demande et crée des marchés stables, où les entreprises savent qu’elles peuvent investir, innover et développer des filières durables. Le recyclage des plastiques illustre parfaitement ce besoin : sans mesures pour soutenir la demande en matières recyclées, c’est toute une filière stratégique qui est menacée dans les prochains mois avec plus de 30 000 emplois à la clé.
Troisième priorité : simplifier sans renoncer, et surtout accélérer. L’Europe doit lever les obstacles bureaucratiques et réduire les incohérences entre Etats membres, tout en maintenant des standards environnementaux élevés. La stabilité réglementaire est une condition de compétitivité et d’investissement industriel : simplifier oui, mais jamais au prix de nos ambitions climatiques et environnementales. Et surtout accélérer : agissons pour raccourcir les délais, penser en mois pas en années, en semaines pas en mois, sinon nous serons distancés et le décalage entre notre ambition et la réalité se fera encore plus criant.
L’Europe dispose de tout pour redevenir une puissance industrielle : savoir-faire, technologies et acteurs. Le défi n’est plus technique, il est politique. Il faut décider, vite et avec force, avant que d’autres, comme la Chine sur les voitures électriques ou les énergies renouvelables, ne prennent le leadership. C’est ainsi que nos industries continueront de produire, d’innover et de protéger notre souveraineté.
L’intelligence artificielle produit-elle déjà des effets sur vos activités, vos marchés et votre entreprise ? Dans quelle mesure anticipez-vous ses effets futurs sur votre compétitivité (réduction de coûts, gains de productivité…) ?
Veolia est pionnier dans l’intelligence artificielle : nous l’utilisons au quotidien pour améliorer nos opérations, tout en accompagnant les géants de la tech dans le développement d’une IA durable et responsable. Cette approche nous permet de tirer pleinement parti de l’IA sur le terrain tout en façonnant son usage pour qu’il reste fiable et efficace.
Dans nos stations d’épuration et réseaux d’eau, l’IA transforme le travail de nos équipes. Grâce à notre solution “Talk To My Plant”, un opérateur peut interroger en langage naturel une installation complexe : l’IA analyse les données en temps réel, compare avec l’historique d’autres sites similaires, puis fournit un diagnostic précis et des recommandations. À Oman, cela permet d’intervenir immédiatement lorsqu’une pompe surchauffe, avant toute panne. À Marseille, nos capteurs Ekydra détectent les micro-fuites invisibles, alertant les techniciens et permettant de sauver des millions de litres par an sans perturber les habitants.
Cette adoption est massive : 13 000 collaborateurs formés et 1 500 Champions IA déployés dans le monde. L’IA ne remplace pas l’expertise de nos équipes : elle la renforce, supprime les tâches répétitives et leur permet de se concentrer sur les interventions à forte valeur ajoutée.
Au-delà de nos usages internes, nous accompagnons également les leaders de la tech pour développer une IA durable, responsable et sobre. Notre savoir-faire historique dans l’eau, l’énergie et les déchets s’applique aux data centers : optimisation de la consommation d’énergie, réduction drastique de l’usage de l’eau et réutilisation de la chaleur fatale. Nous transformons ces infrastructures énergivores en ressources pour les territoires, en redistribuant la chaleur pour chauffer écoles, hôpitaux ou logements, ou en réduisant jusqu’à 75 % l’empreinte en eau des installations, tout en garantissant leur performance.
Fort de cette expertise, nous projetons cette approche sur toutes nos opérations. Notre vision pour 2030 est claire : zéro gaspillage. Chaque goutte d’eau, chaque kilowatt, chaque tonne de déchets sera tracé, optimisé et géré en temps réel grâce à l’IA et à nos modèles numériques. Nous voulons une IA sobre et responsable, qui maximise l’impact écologique de nos actions tout en rendant nos opérations plus efficaces et plus intelligentes.
Comment anticipez-vous l’instabilité politique française avec ses conséquences éventuelles notamment en matière fiscale et sociale sur vos activités ?
La stabilité politique est essentielle pour protéger les Français et garantir la continuité des services essentiels. En France, nous employons 45 000 personnes, accompagnons des centaines de villes et d’industriels. Nos équipes ont besoin de visibilité pour agir efficacement et nos clients ont besoin de confiance pour planifier l’avenir.
Pendant que les décisions politiques se font attendre, les besoins des citoyens continuent de croître et les urgences en matière de sécurité écologique ne peuvent plus patienter. Les Français attendent des résultats concrets, pas des promesses, et un cap clair pour protéger leur quotidien et l’avenir.
Chez Veolia, nous continuons à agir pour la santé des Français et la résilience des territoires. Il y a quelques jours, nous avons inauguré notre plus grande unité mobile de traitement des PFAS en France, et nous poursuivrons sur cette lancée. En Gironde, pour la première fois, un de nos sites de valorisation des déchets participe, depuis cet hiver, à la réserve secondaire du réseau électrique national géré par RTE grâce à une solution digitale pionnière qui ajuste la production d’électricité en quelques secondes selon les besoins du réseau. Nous allons étendre cette innovation à 25 sites stratégiques.
Ces exemples montrent qu’avec nos équipes, notre expertise et nos solutions, nous pouvons protéger les Français, sécuriser les emplois et assurer la continuité des services essentiels, même dans un contexte politique instable. Pour agir pleinement et à grande échelle, il faut la stabilité et la visibilité nécessaires : ce sont elles qui permettent de transformer nos capacités techniques en impacts concrets pour les citoyens.
En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programme des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Par ordre d’importance, quelles seraient les trois mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?
Avant de penser à l’élection présidentielle, il faut garder à l’esprit que ce sont aussi les élections municipales de 2026 qui détermineront la capacité des élus à agir concrètement pour les citoyens. Ce sont les maires et élus locaux qui transforment les grandes ambitions nationales en solutions tangibles : accès à l’eau potable, énergie, gestion des déchets, santé et qualité de vie. Leur rôle est central, car c’est à ce niveau que se joue la vie quotidienne des Français.
La première priorité consiste à renforcer leurs moyens d’action. Elles doivent disposer d’outils de planification fiables, de financements stables et de partenariats solides. Sans cela, les grandes ambitions restent des intentions, alors que les citoyens attendent des résultats immédiats et concrets.
La deuxième priorité est stratégique : assurer l’autonomie de la France sur ses ressources essentielles. Eau, énergie, matières recyclées, métaux critiques… sécuriser ces approvisionnements est un enjeu de souveraineté et un levier majeur de compétitivité. La planification et l’investissement dans l’économie circulaire doivent être accélérés pour transformer ces contraintes en opportunités industrielles et soutenir le développement économique durable.
Enfin, la formation est un levier incontournable. Les métiers de la transition écologique et de l’écologie industrielle sont essentiels à la croissance et à la création d’emplois. Former massivement aux compétences techniques et aux technologies de pointe, c’est permettre aux territoires et aux entreprises de relever les défis environnementaux tout en développant leur potentiel économique.
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