éditorial / Laurent Bigorgne
éditorial
Laurent Bigorgne
éditorial
La violence tranquille
par Laurent Bigorgne
Mardi, dîner de Marine Le Pen avec des dirigeants économiques de premier plan ; mercredi, sortie du premier épisode des « Dossiers » de Gaspard G, l’un des principaux Youtubeurs du pays, consacré à Jean-Luc Mélenchon ; jeudi, couverture de Paris Match pour Jordan Bardella… La campagne bat désormais son plein du côté des populistes. Pendant ce temps, les partis de gouvernement jouent la montre ou s’enlisent dans leurs procédures internes…
Au RN, un « ticket » pour élargir le spectre
Après la séquence politique heurtée des élections municipales, l’exposition dans la presse ce jeudi des amours du jeune président du Rassemblement national et probable futur candidat à l’élection présidentielle de 2027 met en lumière un point caractéristique de la démarche de Jordan Bardella. De façon troublante, il s’échine à copier presque mimétiquement Emmanuel Macron en 2016-2017. Ce trait était déjà ressorti lors du débat du 2 mai 2024 avec Valérie Hayer, alors tête de liste Renaissance aux élections européennes. Lui-même tête de liste pour son parti, Bardella n’avait cessé d’emprunter des répliques d’Emmanuel Macron lors du débat d’entre-deux-tours en 2017.
En s’affichant en « une » de Paris Match, en Corse, il a repris avec quelques mois d’avance le modèle de la couverture que les époux Macron avaient accordée au même magazine en août 2016 depuis Biarritz. Dans une configuration bien différente cependant, puisqu’autant Emmanuel Macron cherchait à l’époque à se faire connaître d’un public le plus large possible, autant Jordan Bardella souffre davantage d’un déficit de crédibilité que de notoriété…
À cet égard, le pas de deux exécuté cette semaine avec Marine Le Pen paraît réussi sur le papier. Pendant que le président du RN se dévoilait un peu plus aux Français, la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale dînait avec un petit nombre de dirigeants de très grands groupes français dans le cadre confidentiel et informel du club Entreprise et Cité. Ce qui frappe dans la stratégie du RN désormais, c’est la capacité de ses dirigeants à occuper à deux l’espace médiatique et à s’adresser en tandem à un spectre de plus en plus large de Français.
On ne sait pas bien si les règles de fonctionnement de ce « ticket » relèvent de la complémentarité ou de la compétition, au risque d’ailleurs d’une certaine cacophonie. Personne n’a oublié les atermoiements de Bardella après la dissolution de 2024, entre les deux tours des élections législatives anticipées, quand il s’est soudain vu à Matignon, les regards et les projecteurs braqués sur lui, l’obligeant chaque jour ou presque à se contredire. Ces dernières semaines ont-elles installé une musique dissonante « Marine, contre le capitalisme bourgeois, Jordan, pour le business » ou ces messages vont-ils s’additionner et capter l’attention de davantage d’électeurs potentiels dans la perspective d’un deuxième tour le printemps prochain ?
Une épée de Damoclès devenue une force
Le dîner de mardi a fait, comme on pouvait s’y attendre, l’objet d’une large publicité, mais rien n’a filtré sur le fond. On vient rarement à plusieurs à ce type de dîner, mais Marine Le Pen était accompagnée d’Ambroise de Rancourt, son directeur de cabinet, et de François Durvye, conseiller spécial de Bardella. Il semble qu’après un long exposé introductif de l’invitée, il y fut pas mal question de la convergence LFI-RN lors du vote du budget… L’assemblée réunie semble n’avoir pas été conquise par le nième projet de fonds souverain qui leur a été esquissé. L’un des participants a même fait observer qu’une telle proposition est surprenante dans un contexte où l’épargne des Français est plus que jamais fléchée vers la dette de l’État… sans vraiment obtenir de réponse à son interpellation.
Même si elle continue de peiner à convaincre ces milieux dont elle se défie tant, Marine Le Pen est parvenue à faire de l’épée de Damoclès qui pend au-dessus de sa tête une force. Quelle sera la décision de la cour d’appel de Paris la concernant le 7 juillet prochain. On ne connaît à cette heure que les réquisitions du parquet : quatre ans de prison, dont un ferme, et cinq ans d’inéligibilité. De quoi empêcher la fille de Jean-Marie Le Pen d’achever le travail initié par son père le 21 avril 2002 et de briguer l’Élysée un quart de siècle plus tard. À ce stade, le pari de la suppléance Bardella montre son efficacité, au moins dans les sondages, qui le créditent depuis l’automne d’un score de 35 % au premier tour.
Rien ne dit cependant que l’impétrant tiendra la distance ni que les Français seront à nouveau disposés à signer un chèque en blanc à un trentenaire… sauf si bien sûr il doit affronter Jean-Luc Mélenchon au second tour de l’élection présidentielle. Semaine après semaine, les écarts de score entre ces deux candidats dans cette configuration se creusent. Pour beaucoup, notamment dans les milieux patronaux, c’est entendu, « Mélenchon sera battu quoiqu’il arrive » tant « la France est à droite ».
Mélenchon écrit sa propre histoire sur TF1
Ces arguments semblent bien faibles. La France de 1981 était probablement à droite et sans doute même celle de 1988, ça n’a pas empêché François Mitterrand d’être élu et réélu. Pendant que ses lointains héritiers se déchiraient, mardi dernier, à l’occasion d’un bureau national du Parti socialiste sur la meilleure stratégie à tenir – candidat PS à la présidentielle ou primaire de la gauche dite « non mélenchoniste » -, Jean-Luc Mélenchon étrennait la nouvelle émission du Gaspard G pour TF1. La chaîne Youtube du vidéaste compte 1,57 million d’abonnés et la vidéo de ses « Dossiers » avec Jean-Luc Mélenchon a déjà été vue plus de 315 000 fois entre mercredi et samedi.
À la différence de Bardella et Le Pen, c’est avec lui-même que Mélenchon, tel Janus et ses deux visages, a choisi de faire un ticket. Durant les municipales, ses longues causeries ont résonné de ses provocations et de ses outrances antisémites et racistes notamment. À l’image, par exemple, de son meeting du 18 mars dernier à Saint-Denis, là où « la nouvelle France s’est affirmée » selon le fondateur de LFI. N’avait-il pas ce soir-là salué « un ou une qui s’est mis debout sur ses pattes à l’autre bout du continent africain pour qu’à la fin, ici, vous soyez en train de faire les malins, tout blancs, tout moches que vous êtes » ? – même s’il a récusé ensuite d’entretenir la moindre forme que ce soit de racisme anti-blanc.
Sur TF1, c’est un Mélenchon prévenant – Gaspard G souffre-t-il du dos au début de son émission avec lui ? – et bonhomme qui s’invite à l’écran. Il revient, roublard et rond, dans un mélange d’images d’archives, d’anecdotes vivantes et sympathiques, sur son passé et ses engagements. On est terrifié par la responsabilité que prend TF1 de nous présenter, sans vrai traitement journalistique, un Jean-Luc Mélenchon qui entend incarner toute l’histoire de la gauche française, d’Hugo à Mitterrand. L’adolescence de Mélenchon ? – un moment fondateur qui le vit se fâcher avec le père de la nation (de Gaulle). Mai 1968 et sa violence ? – un moment de « contact avec l’histoire ». Son lambertisme ? – une vieille histoire. Mitterrand ? – un homme formidable.
Dans une campagne présidentielle, aucune semaine ne ressemble à la précédente ni à la suivante. Si celle-ci vient à se répéter trop souvent, le tout sur fond d’absence totale des partis dits de gouvernement, nul doute que le match annoncé RN-LFI aura bien lieu. Il faudrait alors sans doute bien davantage que des photos prises en Corse avec une princesse italienne et un dîner peu concluant avec des patrons pour arrêter l’homme d’une certaine « violence tranquille ». Le pire de ces deux mondes. Il serait tant que les partis de gouvernement comprennent que la campagne a commencé.
laurent@fnxlb.org
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / José Antonio Kast : une nouvelle tentative libérale pour le Chili
28/03/2026 - 08:25
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / La guerre en Iran embrase l’économie mondiale
21/03/2026 - 08:27

