Feuilleton de l'été / Louis Magraner / JP Morgan
Feuilleton de l'été
Louis Magraner / JP Morgan
Série d'été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Louis Magraner, Managing Director chez J.P. Morgan Chase
À 13 ou 14 ans, Louis Magraner lit déjà Le Figaro à Nancy, profitant du compte que sa mère a ouvert dans le bureau de presse voisin. Au lycée, son goût pour les pages saumon lui vaut quelques taquineries de ses camarades, qu’il évoque aujourd’hui avec amusement. Déjà affleure une curiosité qui ne le quittera plus. « J'ai toujours eu un appétit fort pour comprendre le monde », résume à WanSquare celui qui couvre aujourd'hui principalement les fonds de private equity de J.P. Morgan en France, où il a été promu Managing Director en mai 2025.
Rien ne destinait pourtant ce Lorrain à la banque d’affaires. Sa famille est nancéienne depuis plusieurs générations et entrepreneuse de longue date. Son arrière-grand-père a fondé l’entreprise familiale, que son père dirigeait encore, tandis que sa mère exerçait comme dentiste. Mais l’univers familial reste éloigné de la finance. « C’était la distribution de fruits et légumes. C’est assez loin de la banque d’affaires », raconte-t-il. Louis Magraner en retient surtout une familiarité avec l’entreprise, le commerce et les affaires, que chacun prolongera à sa manière : son frère deviendra dentiste, sa sœur avocate d’affaires, et lui banquier. Lorsqu’il entre à Sciences Po, porté par son goût pour l’histoire et l’actualité économique, le métier lui est encore totalement étranger. « Je ne savais pas qui étaient J.P. Morgan, Goldman Sachs et les banques d’affaires », se souvient-il.
Le choc américain
Le déclic se produit en troisième année de Sciences Po, celle que les étudiants de la rue Saint-Guillaume passent à l’étranger. Louis Magraner part en échange à Duke University, en Caroline du Nord. C’est là qu’il suit ses premiers cours de finance, intègre le club d’investissement du campus, doté par l’université, et découvre la gestion d’un portefeuille de plus de 100 000 dollars investi en Bourse. Le hasard ajoute un clin d’œil à l’histoire : « C’est là-bas que j’ai vu pour la première fois Jamie Dimon », le Chairman et CEO de JPMorgan, dont la fille étudiait dans sa promotion, aux côtés de celle du patron de Merrill Lynch. Mais au-delà de la finance, c’est surtout un choc culturel qui le marque durablement. « Il n’y a pas de temps mort dans la vie d’un Américain », observe-t-il. Sur le campus, les étudiants travaillent, font du sport ou sortent, sans vraie pause entre les trois. Ce rythme, reconnaît-il, colle assez bien à sa personnalité. Il en retient aussi une manière de se projeter très tôt, et ce sentiment que « rien n’est impossible », chez des camarades qui rêvent déjà, à 22 ans, de monter leur start-up ou leur hedge fund. De Duke, il conservera cette énergie américaine : l’habitude d’avancer vite, de viser haut et de ne pas trop s’autocensurer.
De retour à Paris, le choix se précise. Louis Magraner opte pour le master Finance et Stratégie de Sciences Po, où interviennent de nombreux praticiens, « des professionnels qui partagaient leur expérience de façon concrète », se souvient-il : Emmanuel Goldstein, patron de Morgan Stanley à Paris, Grégoire Heuzé, alors associé-gérant de Rothschild, ou encore Maxime Saada, aujourd’hui à la tête de Canal+. Cette exposition très concrète aux métiers de la finance d’entreprise confirme son intuition : il se voit davantage dans les métiers de l’entreprise que dans les métiers de marché. Un stage d’été chez Barclays achève de le convaincre. Au moment de choisir son premier poste, il décline pourtant une offre de Rothschild à Paris. « J’avais la volonté forte de commencer ma carrière à l’étranger », explique-t-il. Après Duke, le tropisme international est devenu évident. Ce sera Londres, en 2011, chez Barclays.
Chimiste malgré lui
Il pense alors rejoindre l’équipe « ressources naturelles » mise en avant par les recruteurs, imaginant plutôt le pétrole, le gaz ou les mines. Le jour où l’offre arrive, l’intitulé exact apparaît au bas du courriel : Natural Resources Chemicals. « Là, je me suis rendu compte que je n’allais pas couvrir les sociétés de l’énergie ». L’ironie ne lui échappe pas : à l’école, la physique-chimie n’était pas franchement son terrain de prédilection. La spécialité, choisie presque malgré lui, devient pourtant son premier vrai territoire professionnel. Chez Barclays, il rencontre celui qui comptera le plus dans sa formation, Jean de Miramon, aujourd’hui patron mondial du secteur chez Morgan Stanley, « qui m’a vraiment formé à ce métier ». Il se familiarise avec un univers industriel exigeant et, assez vite, se retrouve exposé aux clients. Il participe alors à des opérations majeures : le rachat de l’américain Airgas par Air Liquide, un deal à 13 milliards de dollars et la plus grosse acquisition de l’histoire du groupe français, puis la cession d’Atotech par Total à Carlyle pour 3,2 milliards. Barclays travaille souvent en co-mandat avec J.P. Morgan, référence du secteur. La banque américaine le remarque et le recrute en 2018. Vice President, puis Executive Director, toujours à Londres, Louis Magraner poursuit dans cette spécialité et conseille notamment la vente des activités de chimie de spécialité d’AkzoNobel à Carlyle, valorisées 10 milliards d’euros.
Le tournant intervient en 2023, à la croisée de plusieurs mouvements. Louis Magraner souhaite alors évoluer vers « un rôle plus de coverage et de banquier local », avec l’envie de passer davantage de temps auprès des clients, notamment français. Au même moment, une réorganisation interne ouvre un poste senior à Paris sur la couverture du private equity. Le contexte sectoriel joue aussi : depuis la guerre en Ukraine et l’envolée des prix de l’énergie, l’industrie chimique européenne souffre d’une perte de compétitivité, qui pèse sur l’activité de fusions-acquisitions. Après douze ans à Londres, où il a rencontré son épouse et où sont nés ses deux fils, il rentre donc à Paris. Le private equity n’était pas une vocation ancienne, il en convient volontiers : « Je me suis lancé dedans et j’y ai pris goût. » Deux ans plus tard, sa promotion au rang de managing director vient valider le pari. « C’est un peu le Graal, et en même temps le début d’une nouvelle carrière », résume-t-il.
À la conquête du mid-cap
Son périmètre est large. Chez J.P. Morgan, le private equity est devenu un axe central, et Louis Magraner se trouve au point de jonction entre les fonds et les différentes expertises de la banque. Celle-ci les accompagne sur toute la chaîne des opérations, de la recherche de cibles aux acquisitions, du financement des LBO aux introductions en Bourse et aux cessions de participations. « On est numéro 1 en Europe sur les sell-side de fonds », souligne-t-il. À lui de mobiliser, selon les dossiers, les équipes sectorielles, les spécialistes du M&A, du financement ou des marchés actions, tout en conservant la relation avec ses anciens clients de la chimie française, Air Liquide en tête. Pour la suite, il veut « continuer à renforcer notre couverture », étoffer l’équipe et travailler avec l’ensemble du marché, des fonds français aux acteurs américains, du large cap au mid-cap. Ce dernier segment, longtemps moins adressé par la banque, entre désormais pleinement dans son champ, avec des opérations de 500 à 600 millions d’euros. « C’est devenu un marché cible pour nous également », ajoute-t-il.
Le retour en France a demandé une réadaptation, plus sensible encore pour son épouse. Leurs deux garçons, âgés de 6 et 8 ans, fréquentent une école bilingue créée à la suite du Brexit, signe pour lui que « le Paris d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le Paris d’il y a 10 ou 15 ans ». Le week-end, ce passionné d’histoire de France, très attaché à Nancy, à la place Stanislas et à l’héritage XVIIIe de sa ville natale, retrouve deux passions exigeantes : la chasse, tradition familiale, et le golf. Deux pratiques de plein air, l’une plutôt hivernale, l’autre estivale, où il retrouve les mêmes qualités de « patience », de « ténacité » et de « précision ». Elles ont aussi en commun d’être individuelles dans le geste, mais collectives dans l’expérience. Et, pour ce banquier qui connaît mal les temps morts, elles offrent surtout une respiration au grand air, au plus près de son tempérament profond : « Je suis quelqu’un qui aime bien les grands espaces. »
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