Feuilleton de l'été / Aurélie Cohen / Praemia REIM
Feuilleton de l'été
Aurélie Cohen / Praemia REIM
Série d'été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Aurélie Cohen, directrice générale chargée des produits et du développement de Praemia REIM
« Il faut mettre la barre haute, mais être aussi conscient de ce que l’on peut faire avec les ressources dont on dispose. » Aurélie Cohen ne parle pas encore de management, mais du handball, pratiqué pendant dix ans en compétition à Gap, jusqu’aux barrages d’accession en prénationale. La leçon a largement débordé du terrain. Dans un sport collectif, rappelle cette ancienne capitaine, « ça ne sert à rien d’avoir une personne qui tire dans un sens quand tout le monde tire dans l’autre ». Elle en a gardé une conviction : l’ambition n’a de sens que si elle met toute une équipe en mouvement.
L’autre fil rouge tient aux mathématiques, dont elle parle avec enthousiasme. Dans les Hautes-Alpes, où elle grandit entre montagne et campagne, les chiffres s’imposent très tôt comme une passion. « Les maths ont un côté très rassurant, parce que vous savez d’où vous partez et que quelqu’un a déjà trouvé la solution avant vous. Ça vous challenge tout en restant balisé », explique-t-elle. Un cadre rigoureux, mais jamais figé : le problème impose ses règles, tout en laissant plusieurs chemins pour parvenir au résultat.
Ce goût des mathématiques la conduit, bac scientifique en poche, à envisager d’abord une carrière d’ingénieure. Ses parents l'incitent toutefois à ne pas enfermer trop vite son avenir dans une seule voie. Ils l’encouragent plutôt à choisir une école de commerce, qui leur semble offrir un plus grand champ des possibles.
Des maths à l’Essec
Ce sera donc une prépa HEC option mathématiques, à Aix-en-Provence, une voie encore si peu balisée dans son lycée de Gap que son dossier de candidature figure parmi les tout premiers envoyés par l’établissement. Elle y trouve des professeurs venus achever leur carrière dans le Sud après avoir enseigné dans de grandes prépas parisiennes : « J’avais les bons côtés d’une prépa parisienne tout en ayant le cadre de vie d’une prépa aixoise. », raconte-t-elle avec le sourire.
Cette année-là, l’établissement, qui n’a rien d’une « usine à concours », voit pourtant deux de ses élèves intégrer l’Essec, dont Aurélie Cohen.
À Cergy, où elle arrive en 2007, elle se plonge dans la finance et la vie associative. Elle reprend le handball et préside ESSEC Transactions, l’association de finance de l’école, qui organise notamment des concours de trading et des conférences sur les métiers du secteur. Elle passe également six mois à la Bocconi, à Milan, dans le cadre d’un échange Erasmus. Celle qui est aujourd’hui bilingue en italien y découvre un environnement très international.
Mais le choix le plus structurant de ses années d’école est sans doute son apprentissage chez Ernst & Young. Le cabinet finance ses deux années de master et lui permet de gagner en autonomie sans faire peser le coût de ses études sur ses parents. Elle continue de voir dans ce modèle un puissant levier d’ascension sociale : à l’Essec, insiste-t-elle, « il y a des étudiants de tous les milieux ».
Faire parler les chiffres
L’audit lui apporte une méthode rigoureuse et lui ouvre les portes des directions financières. Au contact des entreprises cotées, elle découvre alors un métier qui réunit ses deux inclinations.
La communication financière, résume-t-elle, ce sont « des maths et de la finance expliquées au monde entier ». Le terrain convient à cette extravertie, aussi désireuse de comprendre que de transmettre. « Faire de la finance tout seul sur son ordinateur, c’est super, mais pouvoir l’expliquer au monde et arriver à faire parler les chiffres, c’est quelque chose qui m’a toujours plu. », confie-t-elle.
La cavalerie légère
En 2013, elle rejoint le groupe ADP, alors en pleine transformation sous l’impulsion d’Augustin de Romanet, nommé l’année précédente. Recrutée au sein d’une nouvelle équipe de management chargée de moderniser la communication financière, elle prend la responsabilité des relations investisseurs. Le secteur est une découverte, mais l’infrastructure agit comme une révélation. Elle y découvre une finance directement arrimée au réel : « Notre travail, c’était vraiment construire, bâtir l’infrastructure de demain », quelque chose d'« ancré dans le sol ».
Elle y rencontre aussi Philippe Pascal, alors directeur financier et aujourd’hui à la tête du groupe. Ce premier patron lui transmet une méthode de travail qu’elle fera sienne : avancer en « cavalerie légère ». Tandis que l’activité courante se poursuit, les projets stratégiques sont confiés à de petites équipes resserrées, capables d’aller vite.
Huit années de conquête
Stéphane Boujnah, président du directoire d’Euronext, vient la chercher en 2017 pour donner une nouvelle impulsion à la communication financière du groupe. La Bourse paneuropéenne reste alors un acteur dont les perspectives suscitent encore des interrogations chez les investisseurs. Lors de l’entretien d’embauche, le dirigeant donne le ton : « De toute façon, on n’a pas d’autre choix que de réussir. » L’entente est immédiate, nourrie par une même exigence dans le travail et une même foi dans la réussite par les études. « Il incarne à mes yeux la méritocratie », dit-elle de celui qui aime rappeler qu’il n’est pas né « entre une bibliothèque et un piano ».
Suivent huit années de conquêtes, marquées par le rachat des Bourses d’Irlande, d’Oslo - arrachée au Nasdaq au terme d’une bataille très disputée - puis de Milan. Aurélie Cohen enchaîne les nuits blanches, bâtit une équipe de trente personnes réparties de la Norvège à l’Italie et gravit les échelons jusqu’au comité exécutif, où elle prend en charge la communication, les relations investisseurs et le plan stratégique. Aux analystes qui prédisaient l’échec du dossier irlandais, elle oppose une défense méthodique de la stratégie du groupe. Elle en tire une conviction de fond : « Je crois vraiment à la force de définir une stratégie, un cap, être transparent et arriver à tenir la ligne que vous vous êtes fixée. »
De la Bourse à la pierre
Huit ans après son arrivée, Euronext a profondément changé d’échelle. Aurélie Cohen, elle, aspire à retrouver l’élan entrepreneurial qui avait marqué ses débuts dans le groupe et à se rapprocher de l’économie réelle qui l’avait séduite chez ADP. Son attention se tourne alors vers l’immobilier, un univers qu’elle connaît déjà par le biais des infrastructures et des parcours professionnels de plusieurs membres de sa famille. La rencontre avec les dirigeants de Praemia REIM fait progressivement mûrir cette piste : « Je me suis dit que c’était aussi le bon moment pour moi d’aller voir ce que cela faisait de travailler dans l’immobilier. »
En septembre 2025, elle rejoint la société de gestion comme directrice générale chargée des produits et du développement. Le virage est moins radical qu’il n’y paraît. « Un immeuble, c’est certes un actif, mais c’est aussi beaucoup de finance », observe-t-elle. Il faut en modéliser les loyers et les travaux, mais aussi déterminer sa valeur d’acquisition et anticiper son prix de cession. Elle y retrouve surtout ce qu’elle était venue chercher : un secteur ancré dans l’économie réelle et l’élan entrepreneurial d’une entreprise en transformation.
La dimension internationale compte également dans sa décision : la société de gestion détient des actifs dans dix-huit pays. « Je ne pouvais pas passer d’Euronext, maison du monde, à un pure player français. » Elle est aussi sensible à l’indépendance d’une maison qui n’est adossée ni à un groupe bancaire ni à un assureur. Son nouveau métier la ramène enfin à ce qu’elle sait faire de mieux : « Mon job, c’est de parler à des investisseurs, sauf qu’au lieu de lever des fonds en Bourse, je lève des fonds pour des fonds immobiliers, que je conçois. »
Chaque vendredi, elle passe au crible les remontées des équipes commerciales afin d’ajuster l’offre, des fonds institutionnels aux SCPI. Avec une priorité qu’elle tient à rappeler : « Il ne faut pas oublier que le client final, c’est l’épargnant, c’est celui qui vous confie l’argent. »
Reconstruire la confiance
Arrivée au cœur de la crise immobilière, elle mesure le chemin parcouru depuis un an, alors que Praemia faisait encore régulièrement l’objet de critiques dans la presse. « Je suis dans le driving seat de la stratégie de liquidité », revendique celle qui veut rétablir la confiance, accompagner les porteurs de parts et démontrer la capacité du groupe à sortir de la crise.
Elle trouve également du sens dans le métier historique de la maison : la santé, qui représente plus de la moitié de son patrimoine. Praemia Healthcare, l’ex-Icade Santé, pèse à lui seul 6 milliards d’euros et compte 160 actifs en Europe. « Être l’un des plus grands propriétaires du parc de santé en Europe implique une grande responsabilité », souligne-t-elle.
Sa faible va toutefois à l’hôtellerie, portée par les tendances de fond du voyage, et notamment au Club Med de Gregolimano, en Grèce.
Son énergie, Aurélie Cohen la dépense aussi en courant, lorsque son emploi du temps et ses deux enfants, âgés de six et huit ans, le lui permettent. Installée face au bois de Vincennes, elle enchaîne dix kilomètres et semi-marathons, sans obsession du chronomètre. « Ma soupape, et ce qui me fait du bien, c’est d’aller courir. Je cours pour me dépenser et me faire plaisir, pas pour rechercher la performance à tout prix », confie-t-elle.
Plus largement, elle reste profondément attachée au grand air. « J’ai grandi à Gap, j’étais dehors tout le temps, entre montagne et campagne. » Un besoin d’espace et de nature qu’elle a conservé loin des Hautes-Alpes.
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