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Getlink ou la quête permanente de l’innovation au service des clients / L’IA, le nouvel outil de performance d’Eurotunnel
Sur le papier, Getlink est un gestionnaire d’infrastructures et de services coté, bénéficiant, pour beaucoup, d’un monopole. L’entreprise dirigée par Yann Leriche depuis 2020 est en réalité bien plus que cela. Elle est une entreprise technologique. D’abord, le tunnel sous la Manche (Eurotunnel), qui a fêté ses 30 ans l’année dernière, est une prouesse dès sa création.
Le Shuttle ne s’arrête jamais
"Une infrastructure exceptionnelle, qui n’a pas d’équivalent dans le monde ", rappelle Yann Leriche. Une autoroute ferroviaire sous la Manche longue de 50 kilomètres, dont 37 immergés, reliée par deux ports secs, l’un près de Calais, à Coquelles, côté français, de 650 hectares et l’autre à Folkestone, au Royaume-Uni, de 150 hectares. Trois tunnels, dont un exclusivement dédié à la maintenance de l’infrastructure et à la sécurité des passagers en cas d’évacuation.
En 2024, 1,2 million de camions (un quart des échanges marchands de toute l’Europe passe par le tunnel, ce qui en fait un lien vital entre la France et le Royaume-Uni) ont fait la traversée de 35 minutes, tout comme les 2,2 millions de véhicules de tourisme (soit 8 millions de passagers, dont 70 % sont résidents britanniques) et les 11,2 millions de voyageurs de l’Eurostar (client de Getlink), soit 400 trains par jour qui défilent, sur une capacité de 1 000 trains, selon l’entreprise.
Grâce au Shuttle, le groupe détient 55 % de parts de marché et 36 % s’agissant du Shuttle Fret. "Le Shuttle ne s’arrête jamais, il est disponible 7 jours sur 7 et 365 jours dans l’année, y compris les jours fériés. La maintenance n’est faite que du samedi au dimanche, lorsque le passage est moins dense. Mais par un système de sections et de rameaux de communication dans le tunnel, nous pouvons habilement faire continuer le trafic sans que cela impacte les clients ", se félicite le directeur général.
Disrupter par soi-même
Pour ce faire, les 3 700 collaborateurs du groupe se tiennent à pied d’œuvre. "Il faut un mécanisme d’orchestre bien huilé. Tout doit être réglé au millimètre pour que la musique ne devienne jamais du bruit ", insiste-t-il. Et pour y parvenir, une autre forme d’innovation a été introduite dans le tunnel depuis plusieurs années.
Aujourd’hui, la disponibilité du tunnel est de 99,8 %. "L’optimisation est notre mission. C’est pour cela que nous avons décidé de mettre le paquet sur l’innovation et l’Intelligence artificielle (IA)", nous confie Yann Leriche qui y voit plusieurs atouts majeurs : l’IA de performance (fluidité du trafic et amélioration incrémentale du service grâce au machine learning et le deep learning), l’IA de rupture pour inventer constamment de nouveaux modèles d’affaires – "si quelqu’un trouve un moyen plus efficace de traverser, on préfère l’inventer nous-mêmes ", assume-t-il -, et l’IA d’augmentation pour former les équipes.
D’autant que depuis le Brexit, et la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, le groupe a une autre mission… imposée : opérateur de frontières. "L’idée a tout de suite été d’en faire un avantage compétitif en proposant des services douaniers. De fait, les formalités douanières sont encore très manuelles. Or, l’IA peut tout révolutionner dans le domaine ", poursuit-il.
C’est ainsi que le groupe vient de racheter, en deux ans, ChannelPorts, A.S.A et BIMS, trois sociétés spécialisées dans les formalités douanières, et intégrées à Getlink Customs Services.
De la frontière intelligente à la frontière du futur
Et si l’année dernière, 300 000 formalités ont ainsi été traitées par l’entreprise, ce chiffre devrait très prochainement augmenter. En octobre prochain, sauf nouveau report décidé par les autorités européennes, les EES (Exit Entry System, volonté européenne de maîtriser le contrôle de ses frontières) devraient entrer en vigueur, puis l’ETIAS (système européen d’information et d’autorisation concernant les voyages) en 2026.
Pas que quoi inquiéter Getlink pour autant qui s’y prépare depuis trois ans. Le groupe a créé, sur ses terminaux, la frontière intelligente (pas encore ouverte au public), conçue et choisie à partir de l’IA générative. Un projet validé par le ministère de l’Intérieur et un coût de 80 millions d’euros pour Getlink. "Le sujet du dimensionnement de cette zone n’était pas neutre. Si nous connaissions le nombre de passagers, nous ignorions leur nationalité. Aussi, nous avons récupéré des statistiques auprès des autorités pour créer un jumeau numérique des terminaux. Un outil de simulation destiné à scénariser les différentes hypothèses d’adaptation de la zone aux contrôles EES en temps réels alors même que ces nouvelles infrastructures n’existaient pas encore ", nous raconte Denis Coutrot, chief data and analytics officer de Getlink, travaillant déjà sur d’autres initiatives européennes, tel que le passeport digitalisé, les outils de comparaison faciale et l’application mobile EES… ou encore la frontière du futur.
Faire de la réglementation une opportunité
Si bien qu’aujourd’hui, une zone de pré-enregistrement de 6 000 m2 à l’entrée du terminal français a vu le jour, imaginée comme un parcours client intelligent, reconnaissant les plaques d’immatriculation (enregistrées au moment de la réservation), guidant judicieusement les véhicules des passagers vers des places de parking attribuées où ils pourront ensuite scanner leur passeport, leurs empreintes faciales et digitales, avant d’être dirigés vers la police aux frontières.
Le temps d’y parvenir les informations personnelles fournies auront déjà fait l’objet d’un transfert vers les autorités européennes pour vérification, qui préviendront, le cas échéant, le poste douanier d’un éventuel problème avant que les touristes ne quittent l’espace Schengen. "Cela ne rajoute que 5 minutes de plus au trajet normal du client et nous évite aussi de devoir rapatrier des passagers arrivés au Royaume-Uni. Si ces formalités sont très réglementées, autant en profiter pour innover en trouvant la meilleure solution alternative sans gêner dans le même temps les clients européens, d’autant que nous pouvons enregistrer des pics de 8 000 entrées par jour, soit 700 par heure ", explique Linda Maisano, responsable de la modernisation des terminaux chez Getlink.
De la maintenance prédictive
Mais la performance de l’entreprise passe aussi naturellement par la disponibilité de ses trains. Getlink estime à 1,2 million d’euros, le coût annuel de l’immobilisation. Le problème des "freins serrés" est d’ailleurs la bête noire du groupe qui pour éviter les phénomènes de surchauffe a déployé un algorithme détectant les augmentations anormales de température avant d’atteindre le seuil d’alarme. "Il nous a permis de réduire de 50 % les incidents entre 2023 et 2024 ", constate Denis Coutrot qui chiffre à 2,5 millions d’euros l’investissement en trois ans de l’entreprise sur ce sujet.
S’agissant enfin de la maintenance du tunnel, l’enjeu est de taille compte tenu de sa longueur et de la densité du trafic. "Un train de fret peut transporter 30 camions à lui seul, soit un impact de 1 400 tonnes sur la voie, sachant qu’il faut prendre en compte la vitesse du train, de 120 kilomètres/heure sous le tunnel", souligne Hervé Lenglin, responsable ingénierie digitale, de la R&D et de la cybersécurité industrielle du groupe, présent dans la maison depuis 34 ans, et pour qui l’indisponibilité d’Eurotunnel n’est pas une option. " Nous avons donc développé des outils capables de faire de la maintenance prédictive. Par exemple, il y a huit ans, nous avons mis en service un petit robot unique au monde, le projet Cobra, qui détecte les défauts internes des 330 000 blochets (dans le tunnel, les rails ont la particularité d’être fixées sur des blocs de béton et non sur des traverses en bois comme les autres gares françaises, ndlr) chaque semaine. Tout ceci, se faisait avant à l’œil nu, avec un contrôle uniquement en surface des installations et dans des conditions difficiles pour nos agents, dans l’obscurité du tunnel ", nous précise-t-il, annonçant pour la fin de l’année un Cobra nouvelle génération équipé de caméras.
Une technologie qui inspire
Dans cette même optique de gain de temps et d’efficacité augmentée, un camion chargé sur les trains commerciaux du Shuttle Fret filme, depuis 7 ans et à l’aide de ses six caméras, la voûte du tunnel avant que les images soient examinées dans un laboratoire du site.
"CamCat", un simple camion frigorifique en apparence, parcourt ainsi les 100 kilomètres de l’Eurotunnel aller-retour une fois tous les 15 jours, sans même que les clients ne s’en aperçoivent et alors qu’il fallait auparavant 40 nuits aux agents pour tout inspecter, et là encore à l’œil nu. "CamCat est notamment porteur d’une caméra thermique nous permettant de visualiser les échauffements de la caténaire. Un enjeu très important pour la maintenance car une panne peut entraîner 12 heures d’immobilisation du tunnel. Par ailleurs, une autre camera est dédiée à ElecLink (câble permettant des échanges d’électricité entre la France et le Royaume-Uni, ndlr) ", détaille Hervé Lenglin.
Et là encore, Getlink veut aller encore plus loin. L’année prochaine sortira CamCat 2 – un investissement de 3 millions d’euros - qui enregistrera cette fois-ci les images de l’ensemble des parois du tunnel, soit 54 téraoctets de données. "Et améliorant encore la qualité de l’image grâce à l’IA. Nous passerons en effet d’une résolution de 5 millimètres à 2,5 millimètres ", ajoute le responsable ingénierie.
Un esprit pionnier dans la technologie qui suscite bien des curiosités dans le monde, si bien que Getlink est très régulièrement contacté par des industriels ou des universités qui veulent venir tester de nouvelles solutions sur ses sites.
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