Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
L’Algérie recompose le Sahel
par Jean-Baptiste Noé
En apportant son soutien au gouvernement du Niger, l’Algérie organise la recomposition politique du Sahel. Deux raisons sous-tendent ce changement de direction : la rivalité avec le Maroc et l’avenir du gazoduc avec le Nigeria.
Le 26 juillet 2023, un coup d’État à Niamey renversait le président Mohamed Bazoum et portait au pouvoir le général Abdourahamane Tiani. Ce putsch, dirigé contre la France et suivi du départ des forces occidentales, ouvrait un Sahel recomposé où la Russie, la Turquie et la Chine avançaient leurs pions en profitant de nouveaux gouvernements très souvent anti-français. Pourtant voisine de cette région et partie prenante par son soutien aux Touaregs, l’Algérie s’était montrée attentiste. Si elle condamna le régime de Tiani, elle n’intervient pas directement dans la région.
Tout a changé fin août lorsqu’un nouveau coup d’État a secoué le Niger. Le 30 août, l’Algérie est intervenue en déployant quatre chasseurs Su-30, escortés d’un ravitailleur et d’un avion de transport qui se sont posés sur l’aéroport de Niamey. La tentative de coup d’État ayant été déjouée la veille, ce soutien ne fut pas prépondérant, mais il marque une rupture nette dans la politique étrangère d’Alger. Tout d’abord, en soutenant une junte que l’Algérie avait désapprouvée en 2023. Ensuite, en menant une opération militaire en Afrique, ce qui est une première depuis son indépendance en 1962. Si ces quelques avions déposés sur le tarmac d’une capitale voisine en ébullition ne sont pas d’un grand intérêt militaire, ils envoient en revanche un signal très fort et marquent un changement de doctrine à Alger. La clef de ce revirement tient dans le gaz et, surtout, dans le projet de gazoduc qui doit relier le Nigeria à l’Algérie.
Deux gazoducs pour le Sahel
Deux projets concurrents ambitionnent en effet d’acheminer l’immense réserve gazière du Nigeria vers l’Europe.
Le premier est terrestre. Il s’agit du Trans-Saharan Gas Pipeline, long de 4 100 kilomètres. Il doit relier le Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger, pour un coût estimé à treize milliards de dollars et une capacité de trente milliards de mètres cubes par an. Pour que ce projet se réalise, il faut donc un Niger stable et allié de l’Algérie. Là résident les raisons fondamentales de l’intervention militaire d’Alger.
La construction du tronçon algérien a été commencée en juin dernier, avec la volonté de le raccorder au plus tôt au tronçon du Nigeria. D’autant que la concurrence est rude.
Le second projet est quant à lui atlantique. Il s’agit d’un gazoduc Nigeria-Maroc, long de près de 7 000 kilomètres, épousant la façade océanique de l’Afrique de l’Ouest. Si ce gazoduc est presque deux fois plus long que le projet terrestre et plus complexe à construire, puisqu’une grande partie est maritime, il a deux avantages. Le premier est qu’il n’a pas besoin de traverser la région en crise et en guerre du Sahel, le second, c’est qu’il relie de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, offrant ainsi de grandes opportunités pour exporter leur gaz.
Preuve en est, les chefs d’État de la CEDEAO ont entériné l’accord intergouvernemental à Freetown le 19 juillet 2026, encourageant la construction d’un gazoduc déjà en partie réalisé au Maroc.
Alger est donc en concurrence à la fois avec le projet atlantique, mais aussi avec son rival de toujours, à savoir le Maroc. Une double rivalité qui a justifié ce changement de doctrine et cette intervention militaire.
Voilà pourquoi l’Algérie s’est réconciliée avec le Mali le 10 juillet dernier, rouvrant les espaces aériens et renouant des liens diplomatiques après quinze mois de rupture. Voilà aussi pourquoi elle a lâché les rebelles touareg qu’elle soutenait de longue date, désormais perçus comme un obstacle à ses intérêts énergétiques. Et donc pourquoi elle vole au secours de Tiani : la stabilité de la junte nigérienne conditionne la faisabilité même du projet transsaharien.
Une stratégie de la géographie
Le Maroc, lui, a fait un autre choix, en fonction de sa géographie. Son projet s’appuie sur le port de Dakhla (Sahara occidental), conçu comme le futur hub de l’Afrique de l’Ouest, et sur l’Initiative atlantique de désenclavement des pays sahéliens. Là où Alger doit pacifier un continent pour poser son tube, Rabat n’a qu’à longer un océan. Le pari marocain est celui de la profondeur maritime ; le pari algérien, celui de la maîtrise territoriale. D’où la nécessité, pour Rabat, de faire reconnaître sa souveraineté sur le Sahara occidental, puisque son projet de gazoduc s’appuie en grande partie sur la maîtrise de cette région.
Mais l’enjeu de ce gazoduc n’est pas que dans la rivalité maghrébine. Il est aussi un grand enjeu pour l’Europe.
Privée du gaz russe, l’Union européenne cherche des fournisseurs de substitution, et celui qui contrôlera l’acheminement du gaz nigérian disposera d’un levier considérable sur Bruxelles. Pour l’Algérie, ce levier a un prolongement direct : la question du Sahara occidental, dont elle conteste la marocanité, et un statut de fournisseur de gaz privilégié de l’Europe.
Le gaz n’est pas seulement une affaire d’énergie, il est aussi une arme diplomatique, et chacun des deux tracés dessine une architecture de pouvoir et de contrôle stratégique.
La guerre du gaz qui oppose Rabat et Alger n’a pas fini de reconfigurer le Sahel et les relations avec la France et l’Europe.
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