éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Il est encore temps
par Laurent Bigorgne
Alors que la précampagne présidentielle bat désormais son plein, ce ne sont pourtant pas les sondages qui ont eu la vedette cette semaine. Ce sont plutôt les dernières indications sur notre santé économique, qui viennent nous rappeler que nous n’avons plus aucune marge de manœuvre. Les « candidats de gouvernement » feraient bien d’intégrer enfin ce paramètre incontournable à leur campagne.
La droite et le centre en difficulté
Parmi les dernières enquêtes, la deuxième vague du PrésiTrack d’OpinonWay* publiée jeudi, après celle de juillet, permet de prendre la mesure des rapports de force politiques au travail dans l’opinion. En ce début d’automne, trois blocs semblent formés. Le premier en taille, celui de l’extrême droite, englobe Marine Le Pen, Éric Zemmour et Nicolas Dupont-Aignan. Il est très stable quelles que soient les configurations testées, soit un total de 40-41 %. Le deuxième est celui de la gauche et de l’extrême gauche, entre 30 et 34 %, au sein duquel Jean-Luc Mélenchon est dominant (15 %), sans être hégémonique pour autant.
À sept mois du premier tour de la présidentielle, le bloc du centre et de la droite – Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau – est bon dernier : il rassemble, selon les configurations, entre 26 et 31 % des sondés. Et encore, additionner les intentions de vote de Gabriel Attal à celles de Bruno Retailleau relève d’une forme de chimère politique, tant le second affiche sa détermination d’en finir avec le « en même temps ».
Au sein de cet ensemble, Édouard Philippe est en recul de trois points par rapport à juillet dans les deux scénarios qui le testent (15 à 19 %, ce qui est évidemment un peu juste pour un premier tour). Dans ce contexte – celui d’un vrai tassement -, la proposition qu’il a formulée mardi à l’occasion de la tenue de son premier comité de campagne élargi de rassembler les uns et les autres pour parvenir à une candidature unique d’ici au début de l’année prochaine sonne comme un coup d’épée dans l’eau ou, pire, un aveu de faiblesse.
Chirac sans Balladur
Le flegme du maire du Havre surprend et déçoit, comme on a pu le mesurer auprès de nombreux dirigeants économiques après sa prestation à la REF il y a 15 jours. Ces derniers jours, la viralisation de sa déclaration sur la tenue d’une élection présidentielle en mai pour une prise de fonction en septembre relève au mieux de la parole inutile, au pire de l’absence de compréhension de l’urgence dans laquelle nous sommes de retrouver un cap pour le pays. C’est une maladresse sans conséquence, mais elle vient nourrir le procès en nonchalance du candidat. Qui peut sérieusement imaginer que les marchés et nos partenaires pourraient attendre une entrée en fonction de la nouvelle équipe exécutive à l’automne prochain alors que nous ne cessons de dériver ?
Le fils spirituel d’Alain Juppé pourra se rassurer en songeant que Jacques Chirac était à 13 ou 15 % dans les enquêtes d’opinion en septembre 1994… Et qu’il est donc de bon ton d’afficher le calme des vieilles troupes. C’est oublier fâcheusement qu’Édouard Balladur était alors testé à 30 %, autant d’intentions de vote qui pouvaient se reporter aisément sur le maire de Paris, même s’il était devenu son meilleur ennemi. Édouard Philippe ne dispose pas d’un tel espace politique et il n’a pas de telles réserves de voix. Chirac sans Balladur n’aurait pas gagné en 1995.
Pendant ce temps, la situation économique continue d’empirer. L’INSEE a publié vendredi sa note de conjoncture**, qui prévoit une croissance de 0,4 % pour 2026 contre 0,7 % précédemment et 1 % retenu pour la construction du PLF. Le tableau est noir sur tous les plans, car « tous les moteurs de la croissance sont grippés » : inflation à 3 %, recul de 0,3 % de l’investissement des entreprises (contre une progression de 0,7 % en 2025), poussée du chômage à 8,6 % d’ici à la fin de l’année (contre 9,2 % lorsqu’Emmanuel Macron a accédé à l’Élysée).
La France décroche
Malgré le marasme international, ce décrochage est à la fois sévère et spécifiquement français, puisque le reste de l’Europe repart : croissance de 0,9 % en Italie, 1 % en Allemagne et 2,6 % en Espagne. La France est donc la seule grande économie européenne où la croissance va ralentir en 2026. Les marchés ne s’y trompent d’ailleurs pas. En effet, les taux d’intérêt à 10 ans sont passés jeudi au-dessus de 4,4 % et le spread avec l’Allemagne s’est encore aggravé à 93 points. Le surcoût lié à l’explosion des taux sera d’au moins 4,5 milliards d’euros pour les finances publiques cette année. Roland Lescure a reconnu vendredi que l’objectif d’un déficit de 5 % du PIB n’était plus tenable en 2026.
Sébastien Lecornu fait pourtant tout ce qu’il peut. D’abord, en éteignant la polémique née d’une initiative, sans doute due une fois de plus à la très créative Direction de la législation fiscale à Bercy, pour taxer l’épargne salariale. Ensuite, en prenant des engagements vis-à-vis des chefs d’entreprise, dont la confiance a été mise à rude épreuve depuis la dissolution de juin 2024 : pas d’impôt nouveau dans le PLF, baisse de la contribution exceptionnelle à l’impôt sur les sociétés, préservation du Dutreil et des mécanismes de transmission, maintien des aides à l’embauche pour les apprentis… « Il fait le boulot », dans un contexte que chacun connaît, a-t-on reconnu dans plusieurs organisations patronales.
Le leadership d’Édouard Philippe était censé prendre appui sur un programme qu’on nous annonçait « massif ». Ce dernier risque surtout d’être daté et même obsolète tant le contexte économique dévisse rapidement. À l’opposé, arrive peut-être le moment où la constance programmatique de Bruno Retailleau et de David Lisnard paiera. Souvent moqués ou ramenés aux limites actuelles de leurs campagnes respectives, ces deux-là ne cessent de plaider pour une remise en ordre de nos comptes publics et pour une politique de l’offre qui serait construite sur une baisse des dépenses publiques et non à crédit sur des baisses d’impôts non financées. La dégradation de notre situation économique leur donne raison.
laurent@fnxlb.org
* OpinionWay, PrésiTrack, vague 2, septembre 2026 (pour Les Échos et Radio Classique).
** INSEE, Vigilance orange sur la croissance. Note de conjoncture, septembre 2026.
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