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Ubisoft à l’épreuve du grand reset / Organisation, pipeline et finances remis à plat
En voyant jeudi l’action Ubisoft s’effondrer de 40 % à moins de 4 euros, avec une capitalisation boursière ramenée tout près des 500 millions d’euros, les actionnaires de longue date de l’éditeur de jeux vidéo éprouvent peut-être des regrets.
Il y avait certes des raisons valables, à l’époque, pour repousser la tentative hostile de rachat d’Ubisoft en 2017-2018, menée par le groupe Vivendi, qui avait accumulé jusqu’à 27,7 % du capital sans lancer formellement d’OPA, mais en visant un contrôle progressif. Ubisoft, dirigé par la famille Guillemot, avait alors fermement résisté à cette pression en renforçant son capital et en mobilisant actionnaires et salariés, aboutissant au retrait de Vivendi en mars 2018 via la cession de ses parts pour 2 milliards d’euros. Quelques mois plus tard, la capitalisation boursière atteignait un pic historique proche de 11 milliards d’euros.
Bien avant cela, en 2008, Ubisoft avait également repoussé une OPA d’Electronic Arts, qui détenait alors 25 % du capital. À l’époque, la valorisation du groupe en Bourse s’élevait à environ 2,7 milliards d’euros.
On est donc bien loin de ces niveaux, avec une capitalisation divisée par près de vingt, soit une perte d’environ 95 % par rapport aux plus hauts, alors que le groupe offre ce jeudi l’image rare d’une entreprise qui choisit de tout casser pour tenter de se reconstruire.
Une réorganisation pensée pour restaurer discipline et agilité
"Aujourd’hui, nous annonçons une réinitialisation majeure de notre organisation, de nos opérations et de notre portefeuille. Il s’agit d’un changement fondamental destiné à reconquérir notre leadership créatif, à retrouver de l’agilité et à recréer les conditions d’un retour à une croissance durable et à une génération de trésorerie solide", a expliqué Yves Guillemot lors de la présentation aux analystes et aux investisseurs. Un "grand reset" justifié par un marché AAA des jeux à très gros budgets "durablement plus sélectif" et par l’envolée des coûts de développement, qui oblige à produire "des jeux d’une qualité exceptionnelle à des coûts plus compétitifs".
Conséquence, Ubisoft va revoir toute sa chaîne de décision. Le groupe basculera début avril vers cinq "Creative Houses", épaulées par un "Creative Network" et des fonctions mutualisées, avec l’idée de donner à chaque bloc un périmètre de marques, une autonomie, et une responsabilité de résultat. "Chacune est construite autour d’un genre créatif et d’un périmètre de marques clairement définis, avec une responsabilité complète, y compris financière, portée par des équipes de direction dédiées et expertes, et orientée vers la création de valeur à long terme", insiste Yves Guillemot. Frédéric Duguet, directeur financier, en fait une promesse de discipline. "Ce modèle est conçu pour simplifier l’organisation et rapprocher la responsabilité créative et financière des lieux où la valeur est effectivement créée, renforçant ainsi notre capacité à innover et à exécuter avec davantage de discipline, de flexibilité et de rapidité."
À côté de la question de l’organigramme, il y a celle des jeux eux-mêmes. Car c’est sur le contenu du pipeline que le choc se matérialise le plus brutalement. Ubisoft a décidé d’arrêter six jeux, dont le remake de Prince of Persia: The Sands of Time, ainsi que quatre titres non annoncés, dont trois nouvelles marques. En parallèle, sept projets se voient allouer du temps de développement supplémentaire, avec une conséquence directe sur le calendrier de sorties et sur la visibilité des revenus.
L’objectif affiché est de "garantir un niveau de qualité renforcé et de maximiser la valeur à long terme", justifie Yves Guillemot. La décision est cohérente avec la critique récurrente adressée à Ubisoft sur l’exécution et la qualité, mais elle transforme la contrainte créative en trou d’air industriel.
Un choc financier
Ce trou d’air, l’entreprise l’officialise en révisant fortement ses objectifs à court terme et en retirant ses indications pour la période suivante. Pour l’exercice 2025-2026, Ubisoft vise désormais environ 1,5 milliard d’euros de net bookings et un EBIT non-IFRS proche de -1 milliard d’euros, qui intègre une dépréciation accélérée d’environ 650 millions liée à l’arrêt et au report de projets, ainsi qu’un free cash-flow attendu entre -400 et -500 millions. Les prévisions précédentes pour 2026-2027 sont jugées "ne plus constituer une référence appropriée" et seront mises à jour en mai. Un "mega profit warning", comme le qualifient les analystes d’Oddo BHF, auquel s’ajoute le report de négociations de certains partenariats, dans le contexte de la refonte du modèle.
Cette refonte implique une cure d’amaigrissement d’ampleur. Le programme de réduction des coûts visant 100 millions d’euros d’économies de coûts fixes sera atteint dès mars 2026, un an plus tôt que prévu, et une nouvelle phase vise 200 millions d’euros supplémentaires sur deux ans, pour porter la réduction cumulée à environ 500 millions depuis 2022-2023 et ramener la base annualisée de coûts fixes autour de 1,25 milliard d’euros en 2028.
Un risque d’exécution élevé
La question est désormais de savoir si cette réduction de coûts pourra être menée sans fragiliser l’outil de production, alors qu’elle se traduit concrètement par des fermetures de sites et des restructurations, de Halifax à Stockholm.
Les analystes, eux, ne cachent pas leur scepticisme sur le remède et ses effets. "Ces coupes font peser un risque d’exécution important.", note Oddo BHF. Le retour à un rythme normal de sorties ne devrait pas intervenir de sitôt. Selon le bureau, trois ans au moins seront nécessaires "pour que la nouvelle organisation permette au groupe de retrouver sa capacité à lancer régulièrement des jeux à succès". "Par ailleurs, le discours du management ne permet pas de rassurer quant à la génération de trésorerie des prochains exercices, alors même que les échéances obligataires se rapprochent." alerte de son côté le cabinet Octo Finances.
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