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Dassault Aviation / NGF / SCAF
Dassault Aviation récupère les clés de l’après-Rafale / L’abandon du NGF relance le débat sur l’avion du futur
La décision n'a surpris personne. Après des années de blocages industriels, de désaccords sur la gouvernance et d'arbitrages politiques repoussés, le programme NGF, cœur du futur système de combat aérien européen, est officiellement abandonné.
La dernière médiation, confiée à Laurent Collet-Billon côté français, ancien délégué général pour l'armement, et à Frank Haun côté allemand, figure de l'industrie de défense outre-Rhin et artisan de la création du constructeur franco-allemand de chars KNDS, avait pourtant réuni deux personnalités rompues aux grands projets de coopération binationale. Son échec était connu dans les cercles informés depuis la mi-avril, avant d'être révélé publiquement le 18 avril par la presse allemande. Il a ouvert une phase d'arbitrage politique entre Paris et Berlin qui s'est finalement conclue par la seule décision encore possible.
Le projet n'a pas été abandonné faute de volonté politique, ni parce que la France et l'Allemagne auraient cessé de considérer la défense européenne comme un enjeu stratégique. Il s'est heurté à une réalité devenue impossible à contourner : l'incapacité à concilier, au sein d'un même programme, des intérêts industriels, technologiques et souverains divergents.
Une promesse européenne inaboutie
On peut évidemment déplorer cet échec au regard de ce qu'il représentait pour l'idée d'une défense européenne davantage intégrée. Le NGF, pour New Generation Fighter, devait constituer l'avion de combat appelé à succéder au Rafale français et à l'Eurofighter. Il représentait surtout la pièce maîtresse du SCAF, le système de combat aérien du futur, conçu comme un ensemble interconnecté associant drones accompagnateurs, effecteurs déportés, cloud de combat, nouveaux capteurs, technologies de furtivité et capacités avancées de combat collaboratif.
Sur le papier, le projet répondait à une logique difficilement contestable : associer les compétences françaises, allemandes et espagnoles pour concevoir ensemble le système aérien de combat du futur, mutualiser les coûts, renforcer l’autonomie stratégique européenne et éviter la dispersion des efforts industriels. Encore fallait-il s'accorder sur la gouvernance du programme.
Au centre du désaccord : le point de friction récurrent du leadership industriel. Dassault Aviation entendait exercer pleinement son rôle de maître d’œuvre du NGF, que les trois États partenaires lui avaient officiellement confié selon le principe du best athlete - l’Espagne ayant rejoint le SCAF le 14 février 2019, tandis que l’Allemagne et la France avaient signé leur premier accord contraignant sur le programme le 16 octobre 2019. Une désignation qui découlait naturellement de l’expérience accumulée par le groupe dans la conception des avions de combat français, des Mirage au Rafale. Elle devait donc s’accompagner d’une véritable capacité d’arbitrage. Éric Trappier, le président-directeur général de Dassault Aviation, l’a répété à de multiples reprises : être architecte de l’appareil tout en devant négocier en permanence les grands arbitrages techniques avec ses partenaires revenait à vider la maîtrise d’œuvre de sa substance.
L’impossible compromis industriel
Cette position a souvent valu au dirigeant de Dassault Aviation d'être présenté comme l'empêcheur de tourner en rond du programme. Ce serait oublier qu'il défend avant tout l'un des principaux actifs de son entreprise. L'aviation de combat a représenté près des trois quarts du chiffre d'affaires de Dassault Aviation en 2025 et repose sur un savoir-faire accumulé depuis plusieurs décennies. On peut dès lors comprendre sa réticence à partager les décisions les plus structurantes du programme. Pour l'avionneur, il s'agissait à la fois de préserver une expertise considérée comme stratégique et d'éviter un mode de développement qu'il jugeait moins efficace.
De l'autre côté, la position allemande peut également se comprendre. Là où la France défendait une logique de maîtrise d'œuvre fondée sur l'expertise, l'Allemagne considérait qu'un engagement financier de cette ampleur devait nécessairement s'accompagner d'un véritable partage du pouvoir industriel. Dans ces conditions, il devenait difficile d'accepter que les décisions essentielles sur l'avion soient prises principalement en France. Difficile également de convaincre le Bundestag de financer ce qui était perçu comme une forme de programme français élargi.
C'est d'autant plus vrai depuis la Zeitenwende, le « changement d'époque » annoncé par le chancelier Olaf Scholz après l'invasion de l'Ukraine en 2022, et la forte hausse de ses dépenses militaires, Berlin affiche des ambitions industrielles beaucoup plus affirmées. Airbus ne pouvait dès lors se satisfaire d'un rôle d'exécutant dans un programme appelé à façonner l'aviation de combat européenne pour plusieurs décennies.
Des intentions allemandes qui se sont d'ailleurs matérialisées cette semaine au salon aéronautique ILA de Berlin. Airbus Defence & Space et plusieurs grands industriels allemands, dont MTU, Hensoldt, Diehl, MBDA Allemagne, Liebherr et Rohde & Schwarz, y ont dévoilé « Team Gen 6 », avec l'objectif de positionner l'industrie allemande comme un acteur incontournable d’un futur avion de combat européen de sixième génération après l'abandon du NGF.
La fin du statu quo
C’est d’ailleurs en cela que la décision finalement prise par la France et l’Allemagne est salutaire. À force de chercher un compromis devenu hors de portée, le risque était surtout de laisser la concurrence, notamment le Global Combat Air Programme (GCAP), qui réunit le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, prendre une avance difficilement rattrapable. En mettant un terme à cette impasse, chacun retrouve désormais la possibilité de redéfinir sa stratégie industrielle. Dassault Aviation n’a jamais caché qu’il estimait disposer des compétences nécessaires pour conduire seul un tel programme.
Pour l’avionneur français, l’échec du NGF ne pose pas de problème immédiat. Le Rafale dispose d’un carnet de commandes solide et reste engagé dans une trajectoire d’évolution progressive avec les standards F4 puis F5. Ce dernier doit introduire, au début des années 2030, de nouvelles capacités de combat collaboratif, l’intégration de drones accompagnateurs, des capteurs modernisés, une connectivité renforcée et le futur missile nucléaire ASN4G.
Reste que si la France veut conserver une capacité souveraine de combat aérien au-delà de 2040, l'abandon du NGF soulève désormais deux questions majeures.
Le premier enjeu est budgétaire. Concevoir le successeur du Rafale représente un effort de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Le partenariat avec l’Allemagne avait précisément pour intérêt d’en partager le coût, dans un contexte où Berlin dispose désormais de moyens de défense considérablement renforcés. Pour Paris, la disparition de ce partenaire crée une contrainte évidente. La souveraineté technologique a un prix, et ce prix devient plus difficile à assumer lorsque les finances publiques sont déjà sous tension.
Les leçons de l'Ukraine
Le second débat est plus fondamental encore. Il porte sur la définition même de l’avion de combat du futur. Le NGF avait été pensé avant la guerre en Ukraine et avant que les conflits récents ne démontrent l’importance croissante des drones, des systèmes autonomes, de l’intelligence artificielle embarquée et des cycles d’innovation accélérés. Le schéma initial reposait encore largement sur une logique héritée des grands programmes aéronautiques du XXe siècle : développer un appareil habité extrêmement sophistiqué, coûteux, furtif et hyperconnecté, autour duquel s’organiserait l’ensemble du système de combat.
Or les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont rappelé qu'il était désormais possible de neutraliser ou de menacer des équipements valant plusieurs millions d'euros à l'aide de systèmes beaucoup moins coûteux. Elles ont également mis en lumière l'importance croissante des drones, des capacités de guerre électronique, du traitement des données et de la rapidité avec laquelle les technologies peuvent être adaptées au champ de bataille. Dans ce contexte, la supériorité aérienne de demain ne reposera probablement plus uniquement sur les performances d'un avion de combat, aussi sophistiqué soit-il.
Une contrainte demeure toutefois. Contrairement à l’Allemagne, la France doit conserver une capacité de frappe nucléaire aéroportée. Quel que soit le modèle retenu demain, il devra donc être en mesure d’assurer la mission aujourd’hui confiée au Rafale dans la dissuasion française.
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