WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Politique européenne

Politique européenne

Des scenarii impossibles du HCSP pour contrer la déferlante industrielle chinoise en Europe ? / Un appel aux voisins européens à réagir sans attendre

La domination manufacturière chinoise place l’Europe au pied du mur. Pour le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, des leviers de riposte existent - droits de douane, ajustement du change - mais leur activation supposerait des arbitrages économiques complexes, une coordination politique étroite et une capacité d’exécution dont l’Union européenne a jusqu’ici manqué.
Clément Beaune (Photo de Mathilde Kaczkowski/Hans Lucas/Hans Lucas via AFP)
Clément Beaune (Photo de Mathilde Kaczkowski/Hans Lucas/Hans Lucas via AFP)

Face à la domination industrielle chinoise, l’Europe est sommée de changer de logiciel. Selon le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, dans une étude menée par Thomas Grjebine, économiste au CEPII, Mattéo Torres et Pacôme Lefebvre, sans inflexion rapide, une part (encore plus) massive de la production européenne pourrait être évincée des marchés dans les prochaines années.

 

La Chine, un rouleau compresseur industriel

 

De fait, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La Chine capte désormais près d’un tiers de la production manufacturière mondiale, contre environ 15 % pour l’Union européenne. Elle accumule des excédents commerciaux record, représentant près de 2,5 % du PIB mondial. Résultat : près d’un quart des exportations européennes est aujourd’hui exposé à une concurrence chinoise jugée critique.

Sur le marché intérieur, la menace est encore plus frontale. Jusqu’à 55 % de la production manufacturière européenne pourrait être fragilisée à moyen terme si les tendances actuelles se poursuivent. Le Haut-Commissariat estime ce risque à près de 70 % en Allemagne, 60 % en Italie, 50 % en Espagne et 36 % en France. Aucun grand pays industriel ne serait donc épargné. « C’est une menace systémique, qui n’est plus localisée à quelques secteurs, localisée dans quelques pays, face à laquelle il faut que l’on repense nos réponses », a expliqué le Haut-Commissaire à la Stratégie et au Plan, Clément Beaune, lors d’une conférence de presse.

 

Des écarts de coûts qui ne laissent aucune marge

 

Le nœud du problème est connu : des écarts de coûts massifs, estimés entre 30 et 40 %, parfois davantage selon les secteurs. Des écarts que l’innovation, la montée en gamme ou les gains de productivité ne suffisent plus à absorber à court terme. « Ils exposent l’industrie européenne à un risque de sortie rapide et irréversible de marché », avertit le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan.

Dans ce contexte, les outils classiques de défense commerciale montrent leurs limites. Droits antidumping, mesures anti-subventions ou clauses de sauvegarde restent utiles, mais leur caractère sectoriel et fragmenté les rend inadaptés face à la stratégie chinoise, pour l’institution. De même, la préférence européenne, souvent invoquée, peut soutenir certains secteurs stratégiques, mais ne constitue pas une réponse à la hauteur d’une concurrence systémique. « Il faut une réponse commerciale massive, la plus rapide possible, et transversale. Croire que tout le chemin sera fait par des gains de productivité, de l’innovation à court terme, c’est faux. Et le risque, c’est le syndrome photovoltaïque, c’est-à-dire que les entreprises dans certains secteurs en Europe soient balayées avant même d’avoir pu espérer faire un ajustement ou être concurrentiel sur le plan de la qualité », prévient le Haut-Commissaire.

 

Des sujets qui doivent revenir sur la table

 

Aussi face à l’ampleur du choc, le Haut-Commissariat met sur la table des options plus radicales : l’instauration de droits de douane d’environ 30 % sur les importations chinoises, ou une dépréciation de l’euro face au renminbi de l’ordre de 20 à 30 %. Des scénarios qui sont toutefois explosifs. « Il y aura une tentation par la Chine dans ce type de rapport de force, de faire des représailles ciblées », a reconnu Thomas Grjebine.

Ils posent aussi de lourds enjeux de coordination macroéconomique internationale, dans un contexte marqué par l’absence de consensus sur les déséquilibres de change, notamment du côté chinois. « Il faudrait un accord entre l’Europe et les États-Unis et la Chine pour aboutir à une réévaluation de la monnaie chinoise. C’est pour cela qu’un tarif est d’un point de vue opérationnel plus simple à faire qu’un accord monétaire de ce type. J’ajoute néanmoins que la question du change n’est quasiment plus discutée dans les instances européennes. Or, elle fait partie des compétences de la Banque centrale européenne. Traditionnellement, dans l’Eurogroupe ou dans les sommets de la zone euro, Il s’agissait aussi d’une question qui était au moins évoquée », regrette Clément Beaune. À cela s’ajoutent de fortes résistances politiques, liées à la diversité des intérêts nationaux au sein de l’Union.

 

Reprendre la main dans le rapport de force

 

« Nous pensons qu’il faut construire une stratégie, avec des préalables pour pouvoir mettre en place ces options. Et ce préalable, c’est la construction d’un rapport de force crédible fondé sur la capacité de l’Europe à conditionner l’accès à son marché intérieur. Aujourd’hui, une des principales forces de l’Europe, c’est ce grand marché intérieur de 450 millions de consommateurs, des consommateurs riches. Et ça, c’est aussi cette question du rapport de force, c’est aussi une question déterminante pour les transferts de technologies. Personne ne transfère volontairement de la technologie. Il faut véritablement réussir au préalable un rapport de force », soutient Thomas Grjebine.

Dans cette logique, une stratégie d’« escalade maîtrisée » apparaît centrale pour le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan : renforcer progressivement les instruments de pression pour créer un levier de négociation réel sur les surcapacités, les subventions et l’accès réciproque aux marchés. Une telle approche passerait également par une diversification accélérée des chaînes d’approvisionnement, la réduction des dépendances critiques et le développement de partenariats avec des pays aux intérêts économiques et géopolitiques convergents, dans une logique de « friendshoring ».

 

Des impacts à court terme

 

Néanmoins cette reconstruction industrielle aurait un coût immédiat, reconnaît le Haut-Commissariat. Le renchérissement des importations pèserait, à court terme, sur le pouvoir d’achat des ménages et sur la compétitivité des exportations européennes, en particulier hors Union. Pour être socialement soutenable, cet ajustement devrait s’accompagner de mécanismes de compensation ciblés, potentiellement financés par les recettes douanières. Ils viseraient les ménages les plus vulnérables et les secteurs les plus exposés. Il suppose également une mutualisation européenne des coûts, via des instruments budgétaires communs, afin d’éviter les fractures internes face à d’éventuelles mesures de rétorsion chinoises. « C’est un message qui s’adresse in fine avant tout à nos partenaires européens, à nos voisins allemands en particulier étant plus touchés que jamais. Ils devraient prendre conscience, de la nécessité de changement de modèle, de logiciel et de rythme d’action au niveau européen », a souligné Clément Beaune.

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article