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éditorial / Laurent Bigorgne

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Laurent Bigorgne

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Juger la France à l’état de sa justice ?
par Laurent Bigorgne

Lundi dernier, plus de 150 rassemblements se sont tenus devant des tribunaux partout en France, révélant ainsi l’émotion qui a succédé à la disparition de la jeune Lyhanna. La succession de révélations sur les manquements de la « chaîne pénale » à l’égard de l’auteur présumé de ce crime provoque colère et incompréhension. Ce drame marque les esprits et relance la question des moyens, de l’organisation et, plus largement, de la place de la justice dans notre démocratie.

14/06/2026 - 06:25 Lecture 9 mn.

Le problème de la justice reste entier

 

On attribue souvent à deux monstres sacrés de la littérature, Dostoïevski et Camus, la sentence selon laquelle « une société se juge à l’état de ses prisons ». Le premier visait, dans Souvenirs de la maison des morts, le bagne (déjà !) en Sibérie au milieu du XIX ème siècle, et on connaît l’engagement du second contre la peine de mort. Plus d’un siècle et demi plus tard, la question carcérale reste un révélateur des faiblesses de notre justice. Emmanuel Macron s’était pourtant engagé, il y a dix ans, à construire 15 000 nouvelles places de prison. Cinq Gardes des Sceaux plus tard, à peine le tiers d’entre elles a été livré… En outre, la population carcérale est passée sur la même période de 69 000 à près de 90 000 détenus, de sorte que le taux d’occupation des prisons serait plus élevé que jamais.

Le mal est plus profond, car le retard permanent du programme pénitentiaire intervient dans un contexte pourtant favorable au budget de la Justice dans son ensemble depuis 2017, puisqu’il a augmenté de près de 40 %, passant de 8 à 11 milliards d’euros. Fin mai, le gouvernement a néanmoins annoncé le gel de 414 millions d’euros de crédits de la Justice, ce qui en fait le ministère le plus touché.

Ce mécanisme de régulation budgétaire n’a rien de nouveau… au point que Gabriel Attal s’en amuse presque dans son ouvrage récent, En homme libre. Dans la partie qu’il intitule « Comptes publics », il fait le récit d’une passe d’armes à Matignon avec son garde des Sceaux de l’époque, Éric Dupond-Moretti, qui plaidait devant lui pour le budget de construction d’établissements pénitentiaires avec des photos à base d’IA. Manifestement, cette anecdote l’a marqué, plutôt qu’il ne s’est étonné ou même scandalisé du nombre de chantiers non lancés.

 

Une impasse pour les politiques


D’ordinaire peu désireux de réagir à chaud, Édouard Philippe s’est jeté à l’eau lors d’un débat le week-end dernier : il a remis en cause la syndicalisation de la magistrature, ainsi que le recrutement et la formation des magistrats. Comme on eût aimé qu’il ouvrît le chantier de la réforme de l’École Nationale de la Magistrature quand il était à Matignon ! Son compétiteur du bloc central, Gabriel Attal a été plus tranchant avec ses déclarations radicales dans Le Figaro ce samedi, lui qui n’hésite plus à s’interroger sur « ce qui n’a pas été fait ces dernières années pour que la justice puisse accomplir sa mission ». On n’est plus très loin du devoir d’inventaire… On s’étonnera peut-être que cet élan réformateur ne figure nulle part dans son ouvrage paru en avril, dans lequel il évoque la seule justice des mineurs à longueur de pages.

Pour être tout à fait honnête, l’impasse était presque totale également dans Révolution, commis par Emmanuel Macron en 2016, dans lequel seuls les enjeux des moyens et de l’application des peines étaient évoqués. C’est que, sur la justice, la classe politique dans son ensemble manque d’une vision. Et ça remonte à loin. Dans la constitution de 1958, la justice n’est pas « un pouvoir », mais une « autorité » (titre VIII) … Ce qui n’empêcha pas le pouvoir exécutif de vouloir et de mettre en œuvre une réforme judiciaire importante en quelques mois à peine en 1959, y compris au bénéfice de la situation matérielle des magistrats. Las, les décennies suivantes ne firent qu’élargir le fossé entre eux et les politiques. Cette défiance mutuelle a nourri des polémiques récurrentes, de la célèbre harangue d'Oswald Baudot jusqu'à l'affaire du "mur des cons" en 2013.

La politique de rattrapage budgétaire conduite depuis 2017 n’a pas achevé de remettre la justice française à niveau. Le dernier rapport de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej), en date de 2024, nous offre une photographie peu glorieuse de notre effort en faveur de la justice puisque nous consacrons 77,20 euros par habitant et par an pour notre système judiciaire stricto sensu (hors prisons, protection judiciaire de la jeunesse et fonctionnement du ministère). En Allemagne, cet effort est de 136,10 euros, en Belgique de 102,50 euros, en Italie de 101,60 euros, et en Espagne de 96,80 euros.

L’un de nos principaux écarts vient du faible nombre de procureurs : 3 pour 100 000 habitants, ratio stable depuis une décennie, alors que la médiane européenne est de 11,2. Toujours selon les données du Cepej, les procureurs français recevaient en moyenne plus de 2 000 affaires en 2022, contre 1 192 pour leurs collègues italiens, 804 en Allemagne, 775 en Espagne et 639 en Belgique. Conséquence, en 2022, 75 % des affaires traitées par le ministère public ont été classées dans l’année, alors que la médiane européenne est de 57 %.

 

Une irresponsabilité généralisée

 

Pour l’heure, et sans attendre les rapports des inspections du ministère de la Justice et de la Gendarmerie, chaque prétendant à l’élection présidentielle y va donc de sa proposition de réforme et de durcissement du cadre existant. Cependant, si on en croit l’étude Elabe* parue mercredi dernier, aucune des personnalités testées n’a obtenu une majorité de confiance en matière de sécurité et de justice. Jordan Bardella (38 %) – abondamment photographié au Grand prix de Monaco au moment où se tenait la marche blanche pour Lyhanna à Fleurance - et Marine Le Pen (37 %) obtiennent une plus large approbation que Bruno Retailleau (29 %), Édouard Philippe et Gérald Darmanin (27 %), puis Gabriel Attal et Sébastien Lecornu (26 %).

Les mois passent et la défiance des Français envers les politiques ne cesse de croître. À des degrés divers : un « casse » au Louvre, pas vraiment l’affaire de la ministre de la Culture ; des violences sexuelles répétées dans le périscolaire à Paris, pas celle de la Maire ni de son premier adjoint ; l’échec de la chaîne pénale conduisant au meurtre de Lyhanna, une nouvelle version du « responsable mais pas coupable » par un ministre pourtant en charge continûment de toutes les mailles de la chaîne pénale pour être passé de l’Intérieur à la Justice depuis 2020… Dans la France de 2026, plus aucun responsable public ne démissionne face à un échec retentissant. Comment s’étonner de la défiance des Français ?

Une démocratie ne se juge sans doute pas seulement à l’état de ses prisons. Elle se juge aussi à la place qu’elle accorde à sa justice : aux moyens qu’elle lui donne, à la confiance qu’elle lui témoigne et à l’exigence qu’elle a envers ceux qui la dirigent. Sur chacun de ces points, la France semble aujourd’hui hésiter.

 

laurent@fnxlb.org

 

* Elabe, « Les Français et la justice », 10 juin 2026

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