éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Un début de campagne à côté de la plaque
par Laurent Bigorgne
Le sort en est jeté : la « drôle de primaire » entre Gabriel Attal et Édouard Philippe sera donc le premier épisode de la longue campagne qui s’ouvre pour l’élection présidentielle du printemps prochain. Au risque, compte tenu de l’absence de processus clair, d’épuiser les deux candidats, sans même garantir au vainqueur le ralliement des électeurs du vaincu. Mais ce n’est sans doute pas aussi grave que l’incapacité persistante de ce qui reste du macronisme à définir un cap pour le pays.
Une décennie sans issue
Un sondage publié vendredi par l’IFOP* montre qu’Édouard Philippe et Gabriel Attal ont certes gagné respectivement deux et cinq points depuis le mois de février, mais ils plafonnent toujours. Ce qui demeure du camp présidentiel pèse, selon les hypothèses, entre 16 et 18 % au premier tour. Jean-Luc Mélenchon serait déjà à 13 % et continue de dominer la gauche, tout en misant sur un seuil de qualification au second tour très bas. Le RN, lui, reste à des niveaux historiques : Marine Le Pen est testée à 32 %, Jordan Bardella à 34 %.
Une décennie de discours sur le dépassement politique n’aura donc pas permis de faire émerger la grande force centrale qu’Emmanuel Macron appelait de ses vœux au début de son premier quinquennat. Ainsi, cette primaire qui ne dit pas son nom, dans laquelle personne ne semble réellement vouloir défendre le bilan des neuf dernières années, n’est pas le moindre de ses échecs.
Dans ce qui fut son camp, le Président de la République n’a plus véritablement la main. Rares sont ceux qui se réclament franchement de lui ou de son action. Le meeting organisé hier par Gabriel Attal porte de Versailles rappelait, par bien des aspects, les rassemblements d’En Marche d’il y a dix ans, sans toutefois retrouver ce qui faisait alors la singularité d’Emmanuel Macron : une capacité à imposer un récit et à créer un mouvement. Le livre publié fin avril par le secrétaire général de Renaissance, qui s’est écoulé à à peine 8 500 exemplaires en un mois, a laissé la même impression. Beaucoup de postures, peu de vision, une faible adhésion.
Balladur et Chirac
L’espace politique créé par Emmanuel Macron et largement fragilisé par la dissolution de juin 2024 semble désormais se fracturer. Tout sépare, ou presque, ses deux anciens Premiers ministres : une génération d’écart, des styles opposés, des tempéraments différents. D’un côté, Édouard Philippe cultive une image de continuité institutionnelle et administrative, volontiers classique et sans imagination ; de l’autre, Gabriel Attal incarne une forme d’énergie plus verticale et plus impatiente, qui dissimule mal une absence de ligne politique claire.
Dans ce contexte, les comparaisons esquissées ces derniers jours avec le duel Balladur-Chirac de 1995 paraissent largement excessives. Il y a trente ans, la rivalité entre les deux hommes s’inscrivait encore dans des traditions idéologiques relativement lisibles. En s’appuyant sur la typologie des droites établie par René Rémond dans Les Droites en France**, on pouvait voir en Édouard Balladur une figure plutôt orléaniste, libérale et gestionnaire, tandis que Jacques Chirac relevait davantage d’une culture bonapartiste ou gaulliste. Ces catégories auraient naturellement mérité discussion, mais elles avaient au moins le mérite d’exister. Trois décennies plus tard, il est devenu beaucoup plus difficile de définir l’identité politique d’Édouard Philippe comme celle de Gabriel Attal. On peine à discerner ce qui subsiste réellement du gaullisme chez le premier ou de la social-démocratie du second.
Pour l’heure, rien dans les discours des deux hommes ne semble réellement de nature à embarquer les Français ni à proposer un chemin clair face aux défis économiques, sociaux, technologiques et géopolitiques qui se présentent au pays. Et c’est peut-être là le plus préoccupant.
La master class d’Arthur Mensch
C’est sans doute pourquoi, depuis des mois, les rédactions bruissent régulièrement de l’hypothèse d’une candidature issue du monde économique ou entrepreneurial : Thierry Breton, Michel-Édouard Leclerc, Xavier Niel, Matthieu Pigasse et quelques autres. Ces scénarios resteront probablement théoriques tant la violence et la mécanique d’une campagne présidentielle dissuadent ceux qui ne sont pas issus du sérail politique. Il n’en reste pas moins que certaines voix venues de l’économie commencent à peser dans le débat public.
C’est le cas d’Arthur Mensch, cofondateur et CEO de Mistral. Auditionné le 12 mai dernier à l’Assemblée nationale par la commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, il a livré une intervention absolument remarquable sur la situation de l’économie française et européenne dans la compétition technologique mondiale.
Les commentateurs ont eu raison de relever que les députés de cette commission, au nombre de 27, ont massivement « séché » cette audition. Ce n’est pas un traitement de faveur réservé à Arthur Mensch, car les autres auditions de cette commission souffrent du même absentéisme. Comme si notre avenir numérique était moins important que celui de l’audiovisuel public…
Le jeune dirigeant de Mistral a appuyé partout là où ça fait mal : absence de fonds de pension, fléchage déficient de la dépense publique, naïveté européenne, fragmentation à l’infini du soi-disant marché commun, priorité systématique à la régulation, découragement des entrepreneurs… Et pourtant, comme il l’indique, tout va se jouer dans les deux années qui viennent et la France a un atout irremplaçable : sa production d’électricité. Exercice passionnant de mise en abîme de nos forces et de nos faiblesses, que tout candidat à la présidence de la République devrait visionner.
Au fond, le plus frappant, c’est le caractère totalement hors sol des questions des parlementaires... Le président Modem de cette commission était d’abord intéressé par l’éthique de Mistral. Le député LFI, aux accents de petit procureur, en voulait à ce champion européen de l’intelligence artificielle pour les 100 ha de terres arables qu’utilise le projet Campus IA dans sa circonscription, en Seine-et-Marne (pour une surface agricole utile de 334 000 ha dans ce département), dont Mistral n’est ni comptable ni le chef de file. Hors sujet ! Quant à la représentante des écologistes, présidente de son groupe, elle s’est fendue d’une vidéo lamentable sur Facebook après l’audition d’Arthur Mensch qu’elle a qualifiée d’ « esbroufe ». Seule la représentante d’Horizons a tiré son épingle du jeu. Quant aux parlementaires de Renaissance, ils étaient peut-être déjà en campagne…
C’est sans doute ce contraste qui domine à l’ouverture de cette campagne présidentielle : d’un côté, une compétition politique qui peine encore à définir son sens ; de l’autre, une accélération historique, technologique et géopolitique qui impose pourtant à notre pays des choix majeurs. La question n’est plus seulement de savoir qui gagnera en 2027. Elle est de savoir qui sera capable de parler sérieusement de puissance, de production, de souveraineté et d’avenir.
laurent@fnxlb.org
* Les intentions de vote dans la perspective de l’élection présidentielle, Ifop-Fiducial pour LCI, le Figaro et Sud Radio
** Paru une première fois en 1954 et republié en 1982.
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