Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
La démondialisation n’a pas eu lieu
par Jean-Baptiste Noé
Le rapport 2026 DHL Global Connectedness bat en brèche les poncifs autour de la mondialisation. Non, la démondialisation n’a pas eu lieu : les échanges n’ont pas cessé de croître et le monde est de plus en plus connecté. Mais la mondialisation n’est pas figée : elle change, se transforme, s’adapte. Celle de 2026 n’est plus celle de l’an 2000.
DHL s’est imposée comme l’une des grandes entreprises mondiales de logistique, transportant plus de 1,6 milliard de colis dans le monde. Depuis 2011, elle livre aussi, tous les deux ans, un rapport sur la mondialisation et les échanges mondiaux, réalisés en partenariat avec la Stern School of Business de l’Université de New York. Celui de 2026, paru fin mars, apporte un éclairage nouveau sur l’état du monde actuel. Et remets à leur place quelques poncifs.
Un monde qui demeure connecté
Le grand enseignement du rapport, c’est qu’il n’y a pas de démondialisation. Les politiques de Trump, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, la montée en puissance de la Chine n’y changent rien : les échanges mondiaux ne cessent de croître. Selon ce rapport, le commerce mondial de biens a crû en 2025 plus vite qu’en toute autre année depuis 2017, hors rebond post-Covid. Mieux : les marchandises échangées ont parcouru en 2025 les plus longues distances moyennes jamais enregistrées. Ce qui contredit la thèse d’une régionalisation des chaînes d’approvisionnement.
Les investissements directs étrangers globaux ont progressé. Les firmes multinationales continuent de réaliser des parts de ventes à l’étranger proches de leurs niveaux records. Pourquoi une telle croissance en dépit des tarifs de Trump ? Parce que la plupart des échanges mondiaux n’impliquent pas les États-Unis. En 2025, seules 13 % des importations mondiales allaient vers les États-Unis et 9 % des exportations mondiales en provenaient. Les conséquences de la politique de Donald Trump n’interviennent donc qu’à la marge.
Mais une connexion qui évolue
Mais, et c’est l’autre enseignement majeur du rapport, les connexions mondiales ne cessent d’évoluer et de se transformer. La mondialisation d’aujourd’hui n’est plus celle des années 1990-2000. Elle se reconfigure en profondeur, et cette recomposition a des implications géoéconomiques majeures.
La première recomposition est celle des pays pivots. La part du commerce mondial impliquant des pays qui ne sont ni des alliés proches des États-Unis ni de ceux de la Chine est passée de 42 % en 2016 à 47 % en 2024. Les grands gagnants de la rivalité sino-américaine ne sont pas les Occidentaux ni les proches de Pékin : ce sont l’Inde, le Vietnam, le Mexique, le Brésil et les Émirats arabes unis. Ces pays ont su exploiter leur positionnement de pivot, servant de courroie de transmission entre les deux blocs qui prétendent se déconnecter. Le Vietnam assemble des composants conçus en Chine pour les exporter vers les États-Unis. Les Émirats facilitent les transactions que les grandes banques occidentales ne peuvent plus traiter directement avec certains acteurs russes ou iraniens. Cette économie des pivots est l’un des faits économiques les plus importants de la décennie.
La deuxième recomposition concerne la géographie des flux d’information, qui connaît une stagnation depuis 2022. Or, les flux d’information sont, depuis vingt ans, le moteur le plus dynamique de la mondialisation. Leur stagnation pourrait préfigurer une fragmentation technologique plus profonde que la fragmentation commerciale, avec des conséquences à long terme sur les chaînes d’innovation mondiale.
La troisième reconfiguration est l’exception russe. La Russie a subi depuis 2022 la plus forte chute de connectivité mondiale jamais enregistrée pour une grande économie. Coupée de l’Europe par les sanctions, la Russie a dû trouver d’autres lieux de passage pour ses flux commerciaux, notamment via l’Inde et l’Arménie. Dans le cas russe, il n’y a pas tant une démondialisation qu’une reconfiguration des flux fasse à un obstacle. Exactement comme un cours d’eau qui trouve d’autres voies de passage quand son cours est bloqué par un éboulement.
La profondeur et l’intensité
Une des originalités du rapport est d’apporter une distinction entre la notion de profondeur et celle d’intensité.
L’intensité des flux désigne leur volume absolu ou leur taux de croissance. La profondeur désigne la part de l’activité totale qui franchit effectivement les frontières, rapportée à ce qu’elle serait dans un monde sans frontières ni distances. C’est ce que mesure l’indice DHL avec son échelle de 0 à 100 %. Et la réponse est de 25 %. Ce qui signifie que 75 % de l’activité économique reste domestique et que seule 25 % de l’activité économique est vraiment mondiale, au sens où elle franchit une frontière.
Il faut lire ce chiffre dans les deux sens. Il prouve que la mondialisation ne s’effondre pas. Il rappelle aussi que le monde reste, même après trois décennies d’intégration accélérée, bien plus proche d’un assemblage d’économies nationales que d’un marché véritablement unifié. La démondialisation est un mythe ; l’hypermondialisation l’est tout autant.
Cette notion de profondeur de l’économie, que le rapport DHL met en évidence, ouvre sur des perspectives possibles de croissance de la mondialisation, ce taux de 25 % pouvant être amené à croître dans les années qui viennent. Si la démondialisation n’est pas venue, la vraie mondialisation pourrait être pour demain.
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