Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
La guerre en Iran embrase l’économie mondiale
par Jean-Baptiste Noé
En bloquant le détroit d’Ormuz et en menant des frappes sur les raffineries de gaz et de pétrole, les Iraniens jouent la politique du pire. Une guerre locale engendre des conséquences négatives mondiales.
Ce devait être une guerre courte et localisée, cela devient un conflit sans fin dont les ramifications et les conséquences se font sentir bien au-delà du détroit d’Ormuz. Le marché de l’énergie est notamment particulièrement ébranlé et, avec lui, tous les dérivés des produits issus du gaz et du pétrole. L’Asie, qui achète la presque totalité du pétrole qui passe par Ormuz, se retrouve sur le front d’une guerre qui ne la concerne pas. Plus que le conflit en Ukraine, celui qui touche l’Iran est en train de déployer des conséquences mondiales. Plus que jamais, l’énergie démontre quel est le cœur du monde et de son économie.
Ormuz, le point de passage du pétrole
Tout part d’un goulet d’étranglement géographique : le détroit d'Ormuz. Par cette bande d’eau entre l’Iran et Oman transitent en moyenne 20 millions de barils par jour de pétrole brut et de produits pétroliers, soit un cinquième de la consommation mondiale, ainsi que 20 % du commerce mondial de GNL. Des produits énergétiques qui ne viennent pas que d’Iran, mais aussi des pays arabes du Golfe persique, mais qui, tous, doivent transiter par Ormuz pour rejoindre les lignes du trafic maritime mondial.
De la menace de bloquer Ormuz, l’Iran est passé à l’application de sa doctrine stratégique. Le détroit n’est pas complètement bloqué, en dépit de la menace d’y déposer des mines, mais fermé à la plupart des navires, sauf ceux qui sont enregistrés en Chine ou bien qui s’engagent à payer le pétrole en renminbi et non pas en dollar. Un message clair pour la Chine, qui compte parmi les alliés principaux de l’Iran : la guerre est contre les États-Unis et leurs alliés, mais pas contre Pékin.
En plus du blocage d’Ormuz, l’Iran a élargi ses attaques en s’en prenant au champ pétrolier de Shayba, à la frontière des Émirats arabes unis. Les Émirats ont stoppé la raffinerie de Ruwais, l’une des plus grandes au monde, et le Qatar a fermé sa principale usine de gaz liquéfié. L’escalade a franchi un seuil supplémentaire lorsqu’Israël a frappé le gisement offshore iranien de South Pars, la plus grande réserve de gaz connue au monde, partagée avec le Qatar, qui fournit environ 70 % du gaz naturel consommé en Iran. En représailles, Téhéran a frappé Ras Laffan, le principal complexe gazier qatari, infligeant selon QatarEnergy des « dommages considérables ».
Raffineries en feu, prix en hausse
Les conséquences de ces attaques sur les raffineries et les sites de production ont des répercussions immédiates sur les marchés financiers.
Le brent est monté à 114 dollars le baril, en hausse de plus de 57 % depuis le début du conflit. Le gaz européen, lui, s’est envolé jusqu’à + 35 % en une seule journée, après avoir déjà progressé de 65 % en vingt jours depuis le déclenchement des hostilités. Certains analystes estiment que si d’autres infrastructures venaient à être visées, le baril dépasserait probablement 120 dollars. Les prix sont aujourd’hui revenus à ceux de février – juillet 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Un choc pétrolier que l’économie mondiale encaisse avec angoisse.
Engrais et agriculture : la chaîne alimentaire sous tension
La hausse des prix de l’énergie ne concerne pas que les automobilistes et les industriels. Elle frappe aussi toutes les industries qui vivent des dérivés du pétrole et du gaz, notamment la chimie, l’agriculture, avec la hausse du prix des engrais, le transport aérien et maritime, les assurances de navire. L’énergie est le sang de la géopolitique et, en bloquant une des artères aortes du monde, c’est le cœur de l’économie mondiale qui s’étouffe.
D’autant que le détroit d'Ormuz concentre également 30 % des flux mondiaux d’engrais, 30 % des flux d’urée et 20 % des flux d’ammoniac. Tous les dérivés de ces produits sont donc directement concernés par cette guerre.
Le mécanisme est implacable : les engrais azotés sont produits à partir de gaz naturel. Toute hausse du TTF européen se répercute mécaniquement sur leur coût de production. En France, le prix du gaz a progressé de 65 % en vingt jours. Les professionnels du secteur expriment leur inquiétude : « Je suis très inquiet pour la récolte 2026 », alerte Benoît Piètrement, président du conseil spécialisé « grandes cultures » de FranceAgriMer, évoquant un contexte « absolument étouffant », avec de l’azote affiché entre 350 et 400 €/t, soit 1,5 à 2 fois les niveaux d’il y a six ou sept ans.
L’enjeu de l’usure
La question centrale reste celle de la durée du conflit. Plus la guerre durera, plus les risques pesant sur l’économie mondiale sont grands. Fin février, après les premiers bombardements, Donald Trump annonçait être prêt pour une guerre de quatre semaines. Mais jeudi dernier, les médias économiques annonçaient que le Pentagone aurait sollicité auprès de la Maison-Blanche une rallonge budgétaire de 200 milliards de dollars, signe d’un conflit qui risque d’être plus long que prévu.
En face, l’Iran a rappelé qu’il ne ferait aucune retenue dans ses frappes. En dépit des décapitations régulières de ses dirigeants, le régime tient et ne semble pas du tout prêt à s’effondrer. Tant qu’il y a des stocks de drones et de missiles, Téhéran peut riposter contre Israël et les sites américains et s’en prendre aux pays arabes de la région, pris dans une guerre dont ils ne voulaient pas. Désormais, l’énergie est devenue une clef de ce conflit ; le pétrole et le gaz sont utilisés comme des armes de pression à usage mondial. La guerre locale a des conséquences mondiales.
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