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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

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Jean-Baptiste Noé

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Ukraine : quatre ans après
par Jean-Baptiste Noé

Quatre ans de guerre. Un front qui semble figé, mais une recomposition de la pensée stratégique et de la vision de la guerre. Avec, pour l’instant, aucune issue de paix.

28/02/2026 - 08:25 Lecture 7 mn.

En débutant son « opération spéciale » le 24 février 2022, Vladimir Poutine pensait se lancer dans une guerre courte qui devait se régler en quelques jours ; comme la Crimée et la Géorgie auparavant. Le calcul stratégique pouvait paraître juste, mais rien ne s’est passé comme prévu.

En échouant à prendre Kiev et à chasser le gouvernement, la Russie a raté son opération de décapitation. En sous-estimant la force et la volonté des Ukrainiens à soutenir le choc et celle des Européens à les aider, la Russie s’est engluée dans une guerre d’usure.

Sur le front, peu de choses semblent changer : la Russie contrôle près de 20 % du territoire ukrainien, avec très peu de gain de terrain depuis 2022. Mais cette guerre d’usure a modifié la tectonique militaire et technologique, et donc la réflexion stratégique en Europe.

Quatre ans plus tard, le continent n’est plus tout à fait le même.

 

Saignée démographique

 

Ce sont des chiffres tabous, jalousement gardés : sur le front, combien de morts et de blessés ? Ni l’Ukraine ni la Russie ne veulent communiquer ces données des plus sensibles, qui disent beaucoup du désastre en cours. Différents instituts et centres de recherches tentent des estimations, qui permettent d’avoir une idée des pertes humaines.

Du côté ukrainien, le Centre for Strategic and International Studies (CSIS) estime que les pertes militaires se situent entre 100 000 et 140 000 soldats tués. Pour les civils, le tableau est tout aussi sombre. L’ONU a officiellement recensé plus de 15 000 civils ukrainiens tués et 40 000 blessés depuis 2022, tout en reconnaissant que ces chiffres sont très probablement sous-estimés en raison des difficultés d’accès aux zones occupées. Human Rights Watch documente un conflit caractérisé par une série incessante de crimes de guerre : frappes sur des hôpitaux et des écoles, exécutions sommaires dans les territoires occupés, déportations d’enfants.

Côté russe, le bilan humain est lui aussi très lourd, auquel s’ajoute l’exil de nombreux Russes désireux de fuir la guerre et les pressions sociales et politiques. Un exemple : les Russes étaient 40 000 à Dubaï avant la guerre, ils sont désormais près de 400 000. Une perte de matière grise et d’entrepreneurs qui va lourdement peser sur la reconstruction d’un pays déjà affecté par une déprise démographique.

 

Guerre industrielle

 

Cette guerre s’est également transformée en un laboratoire technologique. Les drones y sont devenus l’arme emblématique du conflit, redéfinissant les doctrines militaires à l’échelle planétaire. Ils créent une nouvelle forme de dissuasion, transformant les rapports du fort au faible. Avec les drones, l’Ukraine a pu contrôler la mer Noire et en bloquer l’accès à la flotte russe, sans disposer de navires de guerre. Les drones lui ont aussi permis de tenir l’espace terrestre et de contrer de nombreuses offensives, palliant son manque de soldats face à une Russie bien plus nombreuse en hommes.

Faciles à assembler, peu coûteux, les drones peuvent être produits en masse, à condition de disposer des bonnes chaînes logistiques. C’est là l’un des autres points majeurs de cette guerre : la dimension industrielle. Pour produire armes, missiles, obus, drones, c’est tout une chaîne logistique qu’il faut contrôler et maîtriser, toute une série de pièces et de composants dont il faut se fournir. Si la guerre est localisée à l’est de l’Ukraine, ces chaînes d’approvisionnement sont, elles, mondiales. La guerre d’Ukraine dépasse donc le simple cadre européen.

Autre conséquence : la redéfinition de la doctrine et l’intégration du risque. De nombreuses années durant, les officiers français ont évoqué la guerre de « haute intensité », sans que celle-ci ait des réalisations concrètes. La guerre d’Ukraine a changé la donne, en témoignant de la réalité de cette haute intensité et en obligeant les Européens à penser leurs adversaires et leurs ennemis et à modifier leurs efforts de défense. Témoin, les pays baltes, la Pologne, l’Allemagne, qui ont accru leurs budgets militaires et sont décidés à effectuer les efforts humains et financiers nécessaires.

 

Économie russe : la grande inconnue

 

Comme pour le nombre de morts, le doute et le brouillard planent sur la réalité de l’économie russe. Les premiers mois, les taux de croissance furent positifs, portés par des investissements massifs de l’État afin de produire des armes et par la création monétaire. Puis est arrivé le revers de la médaille : la hausse des prix des produits alimentaires, touchant les populations les plus pauvres, la hausse des taux d’intérêt afin de juguler l’inflation, et donc la réduction du crédit et l’étouffement de l’économie. À quoi s’ajoutent le manque de main-d’œuvre des soldats envoyés au front et des Russes éduqués partis à l’étranger. L’économie patine et risque de s’étouffer.

Quoi qu’il en soit, la reconstruction du système monétaire et le redressement économique seront difficiles en Russie. En 2026, 40 % des dépenses publiques et 8 % du PIB sont absorbés par le complexe militaro-industriel. Autant d’argent qui fait défaut aux autres secteurs économiques.

La stratégie de la Russie est de tenir ; sûre de sa force et convaincue que l’Ukraine cédera en premier, par manque d’hommes et de munitions. Un effondrement du front ukrainien n’est pas impossible, mais, annoncé depuis l’hiver 2022-2023, il ne s’est pas encore produit.

Preuve que l’Ukraine est beaucoup plus solide que ne le pense la Russie. Et que cette guerre qui devait être courte, est appelée à durer encore.

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