Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
L’Argentine relance ses mines
par Jean-Baptiste Noé
Javier Milei a fait de l’exploitation minière l’une des clefs du redressement argentin. Depuis son arrivée au pouvoir, il a fait adopter plusieurs décrets pour assouplir les normes environnementales afin de relancer l’usage des mines. Avec comme objectif de faire de l’Argentine une réserve mondiale des ressources. De quoi reconfigurer la géopolitique des matières premières.
Jeudi dernier, la Chambre des députés d’Argentine a suivi le Sénat en adoptant une loi qui donne une plus grande latitude aux provinces pour définir les zones protégées et y autoriser ou non l’activité minière. C’est l’aboutissement d’un long combat de Javier Milei, qui souhaite réduire les normes environnementales afin de développer l’exploration et l’exploitation des sols argentins. Avec comme objectif de faire de l’Argentine une grande puissance minière et de peser dans la géopolitique mondiale des ressources.
L’objectif de Milei tient tout autant à l’aménagement du territoire qu’au développement économique et social. L’Argentine reste une macrocéphalie dont la population et les activités économiques sont concentrées à Buenos Aires et sa région, laissant les autres provinces dans une relative périphérie. En développant les activités minières, Milei souhaite rééquilibrer les activités économiques au nord et au sud de l’Argentine, y créer des emplois, générer de la richesse qui permettrait de rembourser une partie de la dette. Il s’agit également de placer l’Argentine dans les circuits mondiaux des échanges économiques et des ressources et donc de refaire de Buenos Aires un grand port mondial, entre l’Europe, l’Amérique et l’Asie. D’où des accords avec le voisin chilien pour resserrer les liens entre les deux pays et organiser une liaison Valparaíso / Buenos Aires afin de bénéficier de deux ouvertures portuaires, une sur le Pacifique et l’autre sur l’Atlantique.
Géographie minière
Le nord du pays concentre les réserves de lithium les plus importantes de la planète ; le sud et les Andes recèlent des gisements d’or, d’argent et de cuivre dont l’exploitation s’accélère. Des minéraux indispensables à l’économie numérique pour lesquels Javier Milei multiplie les symboles. Ainsi, lorsqu’il posait pour une photo aux côtés d’Elon Musk dans l’usine Tesla d’Austin en avril 2024, il résumait d’une image sa vision de l’Argentine : un pays dont le sous-sol constitue la principale monnaie d’échange pour accéder aux capitaux et aux technologies. La promesse faite au patron de Tesla de permettre l’accès aux ressources n’était pas théorique. Moins de deux ans plus tard, Javier Milei est parvenu à lever les blocages législatifs pour faire de son pays le réservoir du monde.
La pièce maîtresse de la politique minière de Milei est le Régime d’Incitation aux Grands Investissements (RIGI) adopté dans le cadre de la Ley Bases approuvée par le Congrès en juin 2024. Ce dispositif octroie une baisse d’impôts sur les sociétés pour les projets d’investissement d’une valeur d’au moins 200 millions de dollars dans les industries d’extraction, il autorise l’importation du capital fixe et ne prélève aucun impôt les trois premières années, à l’exception des taxes sur les exportations. Le message aux multinationales est limpide : venez en Argentine, nouveau pays d’investissements.
Milei veut changer l’économie de son pays en démontrant que la période péroniste est révolue. Il veut aussi enclencher des changements profonds afin de tenir ses promesses et de rendre un retour en arrière beaucoup plus difficile. Or, le temps presse ; le temps politique étant beaucoup plus court que le temps économique.
Le premier décret d’urgence signé par Javier Milei, dès décembre 2023, avait donné le ton. Un article de ce décret autorisait les multinationales à acquérir de nouvelles terres, jusque-là protégées, pour exploiter les minerais. La suppression du ministère de l’Environnement, décidée dans la foulée, signalait sans ambiguïté que la protection écologique ne constituerait pas un frein à ce programme. Il y avait, en Argentine, un changement de président et un changement de politique.
L’Argentine, c’est le Pérou
Historiquement parlant, l’Amérique latine s’est bâtie sur le mythe des matières premières et des ressources inépuisables.
Le Brésil, pays du bois de braise, dont le pays tire son nom, le Pérou et ses mines d’or, puis le pétrole, le caoutchouc, la canne à sucre. L’Argentine de Milei veut renouer avec ce rêve et cette histoire. Son pays ne tire-t-il pas son nom des mines d’argent que les conquistadors pensaient nombreuses ? À tel point qu’ils appelèrent le fleuve, « Río de la Plata » (rivière d’argent). C’était peine perdue, car il n’y a pas de mines d’argent dans cette région. Le pays supposé de l’argent est en réalité celui du lithium.
Les provinces de Salta, Jujuy et Catamarca forment, avec le Chili et la Bolivie, le fameux triangle du lithium, qui concentre plus de 65 % des réserves mondiales connues de ce métal devenu stratégique pour les batteries. En 2025, trente-huit nouveaux projets de lithium ont été planifiés dans le seul nord du pays, tandis que des géants comme Rio Tinto affluent pour sécuriser leur approvisionnement.
Les résultats en termes de production sont éloquents. L’Argentine, cinquième producteur mondial de lithium, prévoit de produire 130 000 tonnes d’équivalents carbonate de lithium, soit une augmentation de 75 % par rapport à 2024. Sur l’ensemble de l’année 2025, les exportations minières argentines ont atteint un record de plus de 6 milliards de dollars, en hausse de près de 30 % sur un an.
La Banque mondiale a apporté son soutien financier à cet élan. En avril 2025, elle a annoncé un financement de 12 milliards de dollars en faveur de l’Argentine, suivi le lendemain d’un prêt du FMI de 20 milliards de dollars. Pour les partisans de Milei, cette double caution internationale valide la stratégie. Pour ses critiques, elle illustre la mise sous tutelle du pays au profit des créanciers et des multinationales.
La politique extractive ne se limite pas au nord. Dans les provinces andines, telles Mendoza, et San Juan et en Patagonie, c’est l’or et surtout le cuivre qui constituent les ressources principales.
Cette extraction nouvelle n’est pas sans poser plusieurs problèmes vis-à-vis des peuples autochromes et de la protection de l’environnement, notamment pour l’usage de l’eau et l’exploitation des rivières. Javier Milei n’en a cure, il cherche d’abord à développer son pays, où près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Le décret adopté est donc tout aussi économique qu’intellectuel. La bataille pour le lithium et le cuivre illustre aussi la bataille des idées que mène Javier Milei.
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