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Les « idiots utiles » du Sénat
par Laurent Bigorgne

Inexorablement, la campagne présidentielle avance, mais pour l’heure aucun indicateur ne s’affole : un RN stable à très haut niveau, une droite sans dynamique et une gauche plus faible que jamais. Au total, l'émiettement inédit du paysage politique s’accompagne, sur le fond, d’une absence totale de vision économique malgré les défis que nous devons relever.

21/06/2026 - 06:25 Lecture 10 mn.

Au centre, rien de nouveau

 

Chaque semaine qui passe, les instituts de sondage prennent leur photographie de l’opinion et de ses préférences. On doit la toute dernière livraison à OpinionWay pour le JDD : elle souligne une nouvelle fois la détermination d’une partie des Français, jusqu’à 35 % des personnes interrogées, à voter indifféremment pour Jordan Bardella ou Marine Le Pen au premier tour de la prochaine élection présidentielle.

Derrière ce bloc parfaitement stable à un si haut niveau depuis des mois, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann et Jean-Luc Mélenchon sont à 13-14 % et Bruno Retailleau plafonne à 9 % avant son meeting de lancement de campagne, qui s’est tenu hier. L’activisme tous azimuts du président de Renaissance ne produit pas, pour l’heure, les effets attendus. Ni son meeting du 30 mai dernier, ni ses sorties sur la justice à la suite du drame de Fleurance ne semblent lui avoir profité.

On verra ce que lui valent ses sorties de plus en plus acerbes et revanchardes contre le Président de la République, comme ce jugement définitif dans une interview cette semaine : « ça a été assez classique, vertical, voire brutal parfois ». Oubliées ses déclarations de mars 2024, quand il était encore Premier Ministre : « à l’inverse de beaucoup, je sais que je n’étais rien, personne avant lui. Je lui dois tout. Absolument tout ».

À l’inverse, seule l’hypothèse d’une candidature unique d’Édouard Philippe donne un peu d’oxygène au bloc central : le maire du Havre est en effet crédité de 19 % des intentions de vote, Raphaël Glucksmann et Jean-Luc Mélenchon de 13 % chacun. Dans ce cas de figure, le candidat RN connaît un léger tassement de deux points à 33 %. Force est de constater, à 10 mois du scrutin, que l’accès au second tour n’est cependant pas acquis pour aucun des candidats du centre droit.

 

Au RN, on attend le 7 juillet l’arme au pied

 

À n’en pas douter, ce tableau de la fin du mois de juin 2026 n’aura rien à voir avec la réalité du premier tour qui se tiendra en avril prochain. Il vient, parmi tant d’autres, confirmer trois faits importants : le très haut niveau de colère des Français, qui ne profite pas qu’au seul RN, puisque le cumul de l’ensemble des intentions de vote d’extrême droite et d’extrême gauche oscille, selon les hypothèses, entre 52 et 56 % ; l’absence pour l’heure d’une alternative crédible à la double hypothèse BardellaLe Pen, malgré la faiblesse des premières propositions disparates et parfois contradictoires de ce tandem ; l’émiettement de l’offre politique, qui augure mal de la capacité de celle ou de celui qui gagnera la présidentielle de gouverner avec une majorité stable et alignée. C’est sans doute le point le plus problématique.

La campagne ne fait néanmoins que commencer et la décision de justice attendue le 7 juillet concernant Marine Le Pen aura très probablement un impact très fort sur la suite des opérations. Ainsi, imagine-t-on mal Jordan Bardella devenu candidat officiel du RN à l’Élysée accepter d’être cornaqué comme il l’est depuis plusieurs mois, ou alors ses électeurs seront fondés à se demander s’il est un vrai candidat ou simplement une marionnette. À l’opposé, quelle place Marine Le Pen candidate ferait-elle finalement dans sa campagne à celui qui cherche à s’émanciper d’elle tout en ayant commis quelques bourdes ?

Dans cette longue et « drôle » de campagne, VivaTech cette semaine avait des allures de Salon l’agriculture sans vaches, car la plupart des candidats ont tenu à s’y rendre, dont certains pour la première fois. On a pu voir Jean-Luc Mélenchon se confronter à cette « start-up nation » qu’il déteste tant. Comme à l’accoutumée, il a dégainé une référence littéraire bien sentie, en l’occurrence l’auteur de science-fiction Isaac Asimov, encore très lu aux États-Unis, moins en France : « Ce qu’on permettra de faire aux machines, ce sont des questions de morale et de philosophie ». C’est un peu court.

S’ils ne se sont pas croisés dans les allées du salon, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont néanmoins choisi ce qui est devenu le rendez-vous européen de référence sur la tech pour batailler… sur la climatisation. La première réclamant un « plan massif » de climatisation, le second préconisant l’isolation des bâtiments. Hors sujet.

 

Droite et gauche d’accord au Sénat

 

À la différence des deux leaders populistes, Édouard Philippe a saisi l’occasion de VivaTech comme celle d’un examen de rattrapage. Son passage dans le podcast Generation Do It Yourself, il y a deux semaines, et ses déclarations pour le moins décalées, voire paresseuses, sur l’IA, lui avaient valu un nouveau procès en dilettantisme. Mercredi, le candidat Horizons, a essayé de rassurer un écosystème dont Emmanuel Macron, historiquement, et Gabriel Attal, récemment, sont plus proches que lui.

Il a dessiné une comparaison, sans doute pas inintéressante, avec les choix forts du général de Gaulle pour le nucléaire civil en son temps… Pas sûr qu’il ait marqué les esprits. Rien de tout cela n’est à la mesure de l’émotion ressentie à l’Élysée en fin de semaine lors du dernier discours du Président de la République à la « tech » française réunie au grand complet ou presque. C’est un peu le « dernier carré » et les ultimes grognards d’Emmanuel Macron.

Du point de vue de l’attention et de l’écoute portées aux entreprises, nul doute qu’une page est en train de se tourner et personne n’a repris le flambeau. C’est même le contraire, comme l’atteste, par exemple, le rapport « Boîte noire des hauts patrimoines : pourquoi la France ne sait plus qui sont ses riches », œuvre des sénateurs Jean-François Husson (LR), rapporteur de la commission des finances, et Claude Raynal, président socialiste de cette même commission. Sur la forme, après le rapport de la députée LFI Aurélie Trouvé sur « la prédation des capacités productives françaises » paru en début de semaine, est-il vraiment besoin que les parlementaires s’obligent à verser dans le populisme et l’outrance pour chacun de leurs travaux ?

Sur le fond, les carences du rapport sénatorial nous renvoient des années en arrière. Rien de tel en effet qu’un bon vieux rapport endogame, pour la préparation duquel 80 % des personnes consultées sont des hauts fonctionnaires ! L’absence de toute consultation de dirigeants d’entreprise scelle le sort d’un travail à vocation autopromotionnelle pour ses auteurs, puisqu’il n’a pas manqué d’être présenté à la presse alors qu’il n’est que provisoire. Nous sommes revenus aux grandes heures du travail en chambre et hors sol des assemblées parlementaires.

Sur le ton de la dénonciation et de la chasse aux riches, nos deux membres de haute assemblée ne craignent pas de passer pour les « idiots utiles » de Gabriel Zucman. Tout le monde est pour la transparence et les abus, cela ne fait aucun doute et personne ne les a attendus pour s’en convaincre. Mais pourquoi installer une suspicion générale et entretenir une confusion sur les outils économiques très courants de la structuration entrepreneuriale : trésorerie, holdings, revenus non distribués, Pacte Dutreil… ? Une telle charge contre les instruments concrets qui permettent le développement, la transmission et les investissements de long terme des PME et des ETI est un non-sens économique.

 

laurent@fnxlb.org

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