éditorial / Laurent Bigorgne
éditorial
Laurent Bigorgne
éditorial
« Nous sommes tous Nicolas Dufourcq »
par Laurent Bigorgne
Cette semaine, de très nombreux indicateurs économiques ont été dévoilés, qui vont tous dans le même sens : celui d’un arrêt et même d’un repli de l’activité dans notre pays. Cette dégradation devrait nous inquiéter plus encore que les notes des agences. Elle indiffère pourtant les candidats populistes, qui tracent imperturbablement leur chemin.
La dette, priorité numéro 1 des Français désormais
L’enquête de Cluster 17 publiée cette semaine* porte le même constat que celles parues auparavant : pour l’heure, Marine Le Pen s’impose comme la candidate la plus susceptible de gagner en 2027 (pour 49 % des Français, + 3 points en un mois), très loin devant Jean-Luc Mélenchon (11 %) et Édouard Philippe (10 %, - 6 points).
Un fait nouveau mérite d’être relevé : dans ce sondage réalisé il y a quelques jours, la maîtrise des finances publiques et de la dette apparaît désormais comme la première priorité des Français (31 %, + 2) à égalité avec la capacité à garantir la sécurité du pays (31 %, + 8) et devant l’amélioration du pouvoir d’achat (28 %, - 5).
Il était temps que le diagnostic soit posé, mais relevons d’emblée deux limites : il n’est pas encore largement partagé et l’opinion est sans doute comme souvent en avance sur les forces politiques. Pour Jean-Luc Mélenchon, la dette est une simple contingence qu’on peut annuler sans frais et pour Marine Le Pen, la France doit se doter d’une règle d’or, mais ses « propositions » budgétaires y contreviennent instantanément.
Force est par ailleurs de constater que le Président de la République et ses Premiers ministres successifs ont largement contribué à nos difficultés budgétaires. Plus la prise de conscience progressera, plus le réflexe « dégagiste » jouera… Dans ce contexte, le retrait anticipé de Christine Lagarde de la présidence de la BCE annoncé jeudi interroge.
« L’économie est à l’arrêt »
La situation est si grave que la décision de Moody’s de maintenir la note de la France est apparue comme une divine surprise le 23 octobre. C’est oublier un peu vite que l’agence, qui nous note un cran au-dessus de ses concurrentes, a indiqué que la perspective de la France est « négative. Même son de cloche du côté de chez Fitch ce vendredi, qui n’a pas dégradé notre note A +, mais la perspective est passée de stable à négative. Pour mémoire, l’Allemagne bénéficie toujours de la note maximale (AAA), alors que nous avons connu quatre dégradations depuis janvier 2013, dont deux sous le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron (en avril 2023 et en septembre 2025).
Standard & Poor’s livrera sa propre évaluation de la situation le 27 novembre 2026… à un moment où nous devrions en savoir plus sur l’adoption ou non du budget, dont le parcours est toujours aussi chaotique. Au point que Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, a appelé Sébastien Lecornu mardi dans Le Figaro à activer le 49-3. Même adopté en engageant la responsabilité du gouvernement – hypothèse qui repose sur la « bienveillance » du Rassemblement national -, le PLF présentera un déficit équivalent à 5 % du PIB au moins.
Ce d’autant que l’économie du pays est « à l’arrêt ». Roland Lescure a eu cette expression pudique en commentant jeudi le recul de 0,1 % de l’économie française au troisième trimestre (après un recul au premier et une stagnation au deuxième). Techniquement, nous ne sommes pas encore en récession, mais nous nous en rapprochons. C’en est fini en tout cas de la prévision gouvernementale de croissance de 0,5 % pour 2026. Elle est au double pour 2027 – ce que le Haut Conseil des Finances publiques n’avait pas manqué de trouver optimiste dans son avis rendu fin septembre.
Champions de la fiscalité
En plus de cette croissance anémique, Eurostat est venu rassurer mercredi tous ceux qui sont convaincus que, sous l’effet de la « politique de l’offre » - qui n’est plus qu’un lointain souvenir –, la France serait devenue un paradis fiscal ! Ouf, nous avons bien repris la première place des prélèvements obligatoires au sein de l’UE (comme en 2017, 2018, 2022 et 2023), à hauteur de 46 % du PIB en 2025 ! C’est près d’un point de plus qu’en 2025 et nous distançons à nouveau le Danemark (45,1 %) et la Belgique (44,7 %), où ce taux a baissé.
Mieux encore, la France évolue 5 points de PIB au-dessus de la moyenne de la zone euro (41,2 %). Les autres grands pays de la zone euro sont largement distancés également, puisque ce taux normalisé est de 41,4 % en Allemagne et de 42,9 % en Italie. Cette situation objectivée par l’institut statistique de référence en Europe n’empêche pas Gabriel Zucman de préparer activement le « premier sommet de Paris contre l’oligarchie internationale » prévu le 21 novembre prochain après le référendum prévu mercredi prochain en Californie. Ne nous y trompons pas : il s’agit bien sûr de pousser « sa » taxe en France. Cette rhétorique nauséabonde fleure bon les années Trente, quand l’Action française fustigeait la « finance cosmopolite » ou la « ploutocratie » et que le PCF inféodé à Moscou dénonçait « l’oligarchie financière ».
La France est malheureusement coutumière de ces opérations de diversion idéologique, surtout quand il s’agit de ne pas toucher à un autre record, celui de la dépense publique qui a atteint 57,3 % du PIB en 2025 (Eurostat), soit 8 points de plus que la moyenne européenne, 12 points d’écart avec l’Espagne, 7,2 avec l’Allemagne et 6,2 avec l’Italie. On en connaît les raisons, notamment l’explosion de nos dépenses sociales, documentée de façon implacable par le directeur général de la BPI, Nicolas Dufourcq**, nouvelle victime expiatoire de Jean-Luc Mélenchon. On sait – mais on s’en doutait – que « sa présence à la tête de cette banque est incompatible avec (celle de Mélenchon) à la tête de l’État ». Quelle plus belle distinction pour le créateur de la BPI qui, à l’image du président du Conseil constitutionnel, de la première présidente de la Cour des comptes et du gouverneur de la Banque de France, est désormais voué aux gémonies par un de nos candidats populistes ?
Il faut néanmoins prendre autant au sérieux les oukases et les proscriptions annoncés par Jean-Luc Mélenchon que ceux proférés par Marine Le Pen, qui n’aime pas plus que lui l’État de droit. En effet, la situation du candidat de LFI n’a rien à voir avec celle de ses prédécesseurs trotskistes : Alain Krivine (1,06 % à la présidentielle de 1969 et 0,37 % en 1974), Olivier Besancenot (4,25 % en 2002 et 4,08 % en 2007) ou Arlette Laguiller (5,72 % en 2002). Même si en 2022 Besancenot et Laguiller obtinrent à eux deux près de 10 % des voix, aucun ne pouvait prétendre au second tour… Notre pays est le seul du monde développé dans lequel un candidat trotskiste*** – antidémocratique, hostile à la propriété privée et à la famille, peu respectueux de nos libertés fondamentales (Raphaël Glucksmann dit être empêché de faire campagne !) – peut accéder au second tour d’une élection aussi importante. Tout en contribuant à la victoire de l’extrême droite. Cette situation a ses idiots utiles et elle est dangereuse pour la démocratie.
* Cluster 17 pour Politico, Baromètre présidentiel d’octobre pour Politico (vague 2)
** La Dette sociale de la Franc 1974-2024, Odile Jacob, octobre 2025.
*** Laurent Mauduit, Denis Sieffert, Trotskisme : histoires secrètes. De Lambert à Mélenchon, Les Petits Matins, 2024, nouvelle édition en septembre 2026.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Brésil : un partenaire majeur pour la France
24/10/2026 - 08:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Pétrole : la fin des sanctions ne réduira pas les prix
17/10/2026 - 08:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / La Turquie se déploie dans la corne de l’Afrique
10/10/2026 - 08:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Pourquoi Donald Trump ménage Pékin, mais pas Bruxelles
03/10/2026 - 08:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Diesel : une pénurie qui menace l’économie
19/09/2026 - 08:28

