éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Un obstacle plus qu’un rempart
par Laurent Bigorgne
Le dépassement politique promis par Emmanuel Macron a fait long feu, laissant la droite et le centre en lambeaux face à la progression des extrêmes. À la crise politique s’ajoute désormais la menace d’une crise financière majeure. Et si Édouard Philippe avait eu raison, il y a un an, d’appeler à son départ ?
Deux leçons de Jean-Paul Huchon
De Jean-Paul Huchon, qui nous a quittés cette semaine, on cite souvent l’ouvrage Jours tranquilles à Matignon, récit des années durant lesquelles il dirigea le cabinet de Michel Rocard entre 1988 et 1991. Ce titre a en réalité tout d’une antiphrase, car celui qui fut par la suite président du Conseil régional d’Île-de-France (1998-2015) y décrit les innombrables difficultés inhérentes à la conduite du gouvernement. À la lumière de ces dernières semaines, on se dit que Sébastien Lecornu ou Philippe Gustin, son directeur de cabinet, pourraient y ajouter une postface substantielle, voire quelques chapitres.
On se rappelle bien que les trois années passées par Michel Rocard à Matignon furent marquées par sa rivalité structurelle avec François Mitterrand, par les difficultés avec certains de ses ministres comme Pierre Joxe et Roland Dumas, ou encore par la violence des affrontements au sein du Parti socialiste, comme lors du congrès de Rennes en 1990. Ces circonstances expliquent largement l’échec du projet de recomposition politique porté par Michel Rocard afin que la gauche dépasse ses réflexes traditionnels et construise de nouvelles alliances.
Plus de 30 ans après la parution de Jours tranquilles, les deux constats de Huchon restent valables : il est difficile d’être Premier Ministre et le dépassement politique – véritable mantra d’Emmanuel Macron – relève toujours ou presque du slogan bien plus que de la réalité. Les sondages de cette fin de semaine viennent nous le rappeler avec force. Ils varient d’un institut à l’autre, mais les tendances sont les mêmes : chute sans fin de Gabriel Attal (4 %, selon OpinionWay) et d’Édouard Philippe (qui plafonne à 12 %), percée réelle de David Lisnard (6 %) qui fait désormais jeu égal avec Bruno Retailleau (6 %) *.
L’espace de la droite et du centre représente au maximum 28 % de l'opinion et aucun de ses candidats n’est à date susceptible de se qualifier au second tour. À l’extrême droite, Marine Le Pen (36 %) continue de progresser et elle profite à plein des événements du 17 octobre. Plus surprenant, Jean-Luc Mélenchon ne pâtit pas de la polémique sur la responsabilité de LFI dans les violences des dernières semaines. Il consolide même la possibilité d’une participation au second tour. Quant à la gauche non-LFIste, incarnée par Raphaël Glucksmann, l’effet positif de la primaire semble déjà avoir pris fin (13 %).
C’en est fini du dépassement
Le centre et la droite ne sont plus qu’un champ de ruines et on voit mal comment la thèse d’Édouard Philippe – le désistement au profit du candidat le mieux placé dans les sondages – pourrait suffire à combler le retard accumulé par les trois anciens Premiers ministres et ministres d’Emmanuel Macron. Fait notable, la seule dynamique enregistrée depuis un mois vient de David Lisnard - encore est-elle à confirmer, car son intervention lundi soir dernier sur TF1 fut décevante. Dans son camp, il est perçu comme un « homme neuf » par rapport à ses rivaux, qualité qui pourrait bien lui sourire en cas de primaire.
C’est un fait établi : il ne subsiste presque rien des ambitions portées par le candidat d’En Marche en 2017. À cet égard, Emmanuel Macron s’inscrit dans une longue continuité historique : depuis Valéry Giscard d’Estaing, la succession des présidents obéit à un mouvement d’alternance politique ou de rupture au sein de leur propre camp. Le mouvement de balancier semble devoir aller beaucoup plus loin cette fois-ci. En effet, nous traversons une crise qu’un ancien Premier ministre jugeait cette semaine aussi grave que celle de mai 1958, mais ce ne sont ni Charles de Gaulle ni Michel Debré qui constituent un possible recours, mais plutôt Marine Le Pen et Jordan Bardella !
À la différence de ses deux prédécesseurs, Emmanuel Macron a pourtant eu tout le loisir d’inscrire son action dans le temps long. Il n’en a pas fait grand-chose. Cette semaine, il a tenté, depuis Doha, de justifier les inquiétudes d’une génération qui était en primaire au moment des attentats contre notre pays, a-t-il dit, qui a affronté le Covid au collège, puis qui a vu le retour de la guerre, et enfin le « déferlement technologique » et le dérèglement climatique… Autant de chocs exogènes, rien qui ne dépende de l’exécutif depuis dix ans.
Édouard Philippe avait raison
Il aurait pu ajouter à cette liste la crise financière. Le taux d’emprunt de la France à dix ans a franchi cette semaine le seuil des 5 %. Au même moment, celui de l’Allemagne était de 3,4 %. Ce différentiel de 160 points de base constitue l’écart le plus important mesuré entre nos deux pays depuis la création de la zone euro (hormis le pic de 2011 durant la crise des dettes souveraines). À ce rythme, rien ne garantit que nous disposions encore de six mois avant d’être rattrapés par une crise financière dont l’ampleur pourrait être considérable.
La longue suite des événements traumatiques vécus par la France et par l’Europe a permis au Président de la République de jouer le rôle de rempart, qu’il affectionne tant. Ce rôle de composition ne doit cependant pas éluder ses responsabilités. Au premier rang desquelles, le va-et-vient incessant des Premiers ministres et des gouvernements, le choix de ne jamais ouvrir le dossier de la réforme de l’action publique ni de la maîtrise de nos comptes publics (depuis 2018, le déficit budgétaire n’a été que trois fois inférieur à 5 % du PIB !), la dissolution aberrante de 2024 que ni la lettre ni l’esprit des institutions ne commandaient.
En revanche, après l’échec retentissant échec de sa majorité, le Président de la République aurait dû en tirer les conséquences et démissionner. En effet, que peut encore apporter au pays un président privé de majorité, qui refuse la cohabitation et dont chaque initiative semble désormais approfondir la crise qu’il prétend résoudre ? Édouard Philippe a eu le courage de le dire nettement il y a un an, en octobre 2025, après la chute de François Bayrou, parce qu’il souhaitait « éviter 18 mois d’indétermination et de crise ». Nous n’avons plus quitté cet état critique depuis et tous les éléments d’une crise multiforme – politique, sociale, financière et économique – sont réunis. Dans ce contexte, le Président de la République est beaucoup plus un obstacle qu’un rempart. La droite et le centre devraient y songer et presser le mouvement pour s’accorder sans tarder sur le choix d’un candidat et d’un programme ambitieux.
laurent@fnxlb.org
* OpinionWay pour CNEWS, Les intentions de vote à l’élection présidentielle de 2027, 22 octobre 2026.
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