Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Quand le Salvador envahit Haïti
par Jean-Baptiste Noé
Le Salvador a lancé une opération militaire d’ampleur en Haïti. Deux mille hommes ont été déployés pour mener la guerre aux gangs et reprendre le contrôle de Port-au-Prince. Une opération surprise qui positionne le Salvador comme un acteur majeur de l’Amérique centrale.
Le théâtre classique connaît cette fameuse formule des Fourberies de Scapin : « Mais que diable est-il allé faire dans cette galère ? » C’est ce qui vient à l’esprit en observant l’opération militaire menée par le Salvador en Haïti. Pourquoi ce pays, qui n’est pas connu pour son interventionnisme militaire, se lance-t-il dans une opération aussi risquée, dont on voit mal comment il pourrait sortir victorieux ? Pour cela, il faut remonter le fil du temps et revenir aux missions de l’ONU.
Un pays tenu par les gangs
L’État n’existe plus en Haïti. Le pays est tenu par les gangs, qui contrôlent notamment la capitale, se livrant à de multiples trafics et exerçant une violence de haute intensité à l’égard des populations. Ce faisant, Haïti déstabilise l’ensemble des Caraïbes, qui craignent la contagion et la propagation de la violence. Notamment son voisin de la République dominicaine, qui se partage le côté est de l’ancienne île d’Hispaniola. Or, le Salvador n’est pas un pays de l’espace caribéen et il ne dispose pas d’accès à la mer des Caraïbes. Il n’est donc pas engagé par les problèmes posés par l’effondrement de l’autorité en Haïti.
Mais en octobre 2023, l’ONU a engagé une mission humanitaire sur l’île, dans le but de contribuer à la sécurité du pays. 1 500 soldats ont été envoyés, ce qui est trop peu pour espérer jouer un rôle dans le rétablissement de la sécurité. Des soldats venus notamment du Tchad et du Sri Lanka, des pays habitués aux missions onusiennes afin d’offrir à leurs officiers des débouchés de carrière. Or, depuis janvier 2025, le Salvador a envoyé quelques-uns de ses militaires pour participer à cette mission onusienne. Ce furent essentiellement des techniciens, des pilotes et des aviateurs, qui participaient à des missions d’évacuation sanitaire.
Rien de très engageant donc, jusqu’à ce que survienne le drame du 18 octobre dernier. Ce jour-là, quatre de ces techniciens, au volant de leur véhicule, ont été pris à partie par un gang lors d’une embuscade. Leur véhicule fut attaqué à l’explosif et, en tentant de fuir à pied, ils furent arrêtés et capturés, sans que l’on sache s’ils ont été ciblés spécifiquement en tant que soldats du Salvador ou s’il s’agit de l’une des multiples attaques crapuleuses qui traversent la capitale haïtienne.
Toujours est-il que le président Bukele, qui s’est forgé une image de fort et d’inflexible face aux réseaux criminels, a réagi en annonçant une opération de sauvetage pour obtenir la libération des quatre otages. C’est ainsi que le Salvador, qui n’avait aucun intérêt à Haïti, se trouve pris dans l’engrenage d’un pays sans autorité et sous la coupe des réseaux criminels. Dès le 22 octobre, le Salvador envoie une centaine d’hommes issus des forces spéciales. Puis le chiffre ne cesse de monter : le nombre de soldats envoyés atteint 450 le 23, un millier le 27 et, le 28 octobre, le gouvernement du Salvador annonce officiellement l’envoi de 2 000 soldats, comprenant notamment de l’infanterie de marine, avec le soutien d’hélicoptères et de véhicules blindés qui circulent dans Port-au-Prince.
Le transport des troupes salvadoriennes a été assuré par l’aviation américaine et colombienne, ce qui engage donc d’autres pays du continent. Quant à la République dominicaine, elle a apporté un soutien logistique et du renseignement et s’est empressée de déployer 10 000 soldats à sa frontière pour empêcher toute immigration venue d’Haïti.
Mission grise dans les Caraïbes
En quelques jours, le Salvador a déployé 2 000 soldats, soit plus que la mission officielle de l’ONU (1 500), en s’appuyant sur l’aide et le soutien des pays voisins, mais sans avoir de mission de l’ONU et sans entrer dans un cadre juridique international. Depuis lors, la mort des quatre otages a été confirmée par le Salvador lui-même, ce qui n’a pas mis à l’arrêt l’opération militaire déployée. Le Salvador prend pied en Haïti et y engage son armée sans aucun cadre juridique international ni mandat onusien, mais avec le soutien tacite ou bienveillant des pays de la région.
C’est une mission grise dans les Caraïbes, dont on voit très bien le point de départ et l’engrenage, mais dont on perçoit beaucoup moins la finalité depuis la mort confirmée des otages ni la façon dont la mission pourrait être déclarée réussie et donc arrêtée. Selon un récent sondage, près de 90 % de la population salvadorienne approuve la mission. Mais face à eux, ces 2 000 soldats déployés en terrain hostile doivent affronter une vingtaine de gangs qui contrôlent la capitale et qui totalisent près de 20 000 hommes.
Bukele est entré dans une autre logique. Celui qui a mis au pas les gangs du Salvador et établi la sécurité dans un pays qui avait l’un des pires taux d’homicide au monde veut désormais montrer que sa méthode peut fonctionner ailleurs. En opérant à Haïti, il affronte les écuries d’Augias de la criminalité et se mesure à un pays où tout le monde a échoué. Avec la prétention de combattre frontalement les gangs et de les démanteler. Depuis lors, on recense quelques attaques d’hélicoptères, des opérations de blindés à Port-au-Prince, des éliminations de chefs et cette formule de Bukele qui affirme que « les gangs n’ont plus le dessus ». Le Salvador serait-il en train de réussir en dehors de tout cadre juridique là où l’ONU échoue depuis plusieurs années ?
Doctrine Bukele
Cette intervention en Haïti n’a rien d’anecdotique.
Haïti est le symbole de l’échec de l’ONU et des missions humanitaires. En dépit des aides financières et des missions multiples, la pauvreté et la violence n’ont fait que croître et le pays s’enfoncer dans la spirale de la violence. Aujourd’hui, il n’y a plus de gouvernement, plus d’autorité, plus d’État. Il y a un territoire aux mains des gangs, qui échappe à tout contrôle officiel. En lançant son opération, Bukele a lancé une forme de « mercenariat d’État ». C’est un interventionnisme qui n’a pas d’autre finalité que de combattre des réseaux criminels et de ramener la sécurité.
Le Salvador exporte la méthode Bukele dans un autre État. S’il réussit, alors il servira de modèle à tous les pays de l’Amérique centrale et caraïbe ravagés par les gangs. Dans ce cas, pourquoi ne pas exporter cette méthode en Colombie, voire au Mexique ? Le Salvador était un laboratoire de la lutte criminelle en politique intérieure, avec Haïti il devient un laboratoire dans le maintien de l’ordre international. Ce qui se joue à Port-au-Prince aujourd’hui pourrait donc avoir d’importantes répercussions sur le reste du continent.
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