Dirigeants, gouvernance / Benoit Bazin / Saint-Gobain
Dirigeants, gouvernance
Benoit Bazin / Saint-Gobain
L’année 2025 vue par… Benoit Bazin /
Président-directeur général de Saint-Gobain
Nous vivons dans un monde très complexe. De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Quels sont leurs impacts sur vos activités ?
Nos marchés de la construction sont par nature très locaux. C’est pourquoi nous avons déployé une organisation par pays. Nous fabriquons dans 900 usines et vendons localement nos produits et solutions qui voyagent peu. De fait, nous sommes peu exposés aux risques géopolitiques. Notre résultat est par ailleurs réparti équitablement entre l’Amérique du Nord, l’Asie et les pays émergents et l’Europe dans un souci d’équilibre et de moindre dépendance à une région du monde. L’Amérique du Nord et l’Inde sont respectivement à la première et troisième place du groupe en termes de résultat.
Nous avons fait évoluer 40 % de notre chiffre d’affaires en six ans, en cédant plus de 9,5 milliards d’euros d’actifs sous-performants ou non alignés avec notre stratégie de leader mondial de la construction durable et en acquérant plus de 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans des secteurs ou zones géographiques porteurs. Le groupe a mis la construction durable au cœur de ses enjeux, de sa stratégie et de son positionnement. La construction durable, qui allie performance, bien-être des occupants et respect de l’environnement, est une réponse essentielle aux grands enjeux contemporains. On ne résoudra pas les défis de changement climatique, raréfaction des ressources, urbanisation rapide et accès à un logement digne pour tous sans une contribution massive du secteur de la construction. Cela offre des perspectives de croissance importantes pour le groupe.
L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe et de son industrie. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir l’Europe de la tenaille USA-Chine ?
Défendre l’industrie, c’est défendre notre souveraineté, nos emplois, notre capacité d’innovation… Sur le court terme, il faut prendre les mesures nécessaires pour d’une part maintenir les industries existantes et d’autre part simplifier et faciliter l’installation des industriels dans les territoires, tout en protégeant nos frontières contre le dumping de certaines entreprises étrangères. Les entreprises ont besoin d’un cadre compétitif clair, qui relève en grande partie des autorités publiques, européennes notamment, dans 5 domaines : les infrastructures, l’éducation, l’énergie, le coût du travail et la fiscalité. Il faut mener la bataille des compétences pour avoir les ingénieurs, les techniciens, les chercheurs qui maintiendront notre industrie à la pointe, soutenue par un réseau d’infrastructures solides. Et je veux particulièrement insister sur un point important : la nécessité d’avoir un coût de l’énergie, particulièrement de l’électricité, compétitif en Europe, pour accompagner les efforts de décarbonation grâce à l’électrification des processus industriels ; aujourd’hui nous n’y sommes pas.
Comment prenez-vous en compte dans vos réflexions stratégiques la mise en place de barrières douanières et ses conséquences possibles en termes de démondialisation ?
Notre organisation par pays, que j’évoquais à l’instant, nous donne l’intelligence de terrain pour répondre avec agilité et proximité aux besoins de nos clients. 90 % de nos dirigeants de pays sont natifs du pays qu’ils dirigent, ils ont une connaissance intime du paysage industriel et concurrentiel avec une vraie sensibilité opérationnelle qui leur permet de proposer une offre de solutions adaptée à leurs clients locaux.
Nous produisons localement pour servir un marché local avec des solutions qui voyagent peu. Par exemple, nos 125 usines américaines vendent sur leur marché américain, et nos 36 usines indiennes livrent l’Inde pour l’essentiel. Enfin, nous sommes très peu dépendants d’une chaîne d’approvisionnement globale : ainsi, moins de 1 % de nos matières premières viennent de Chine. Nous sommes donc confiants quant à la capacité de Saint-Gobain à résister à ce nouveau contexte.
Vous avez parlé du rééquilibrage géographique et de l’accélération dans la chimie de la construction, quid de la construction et de la rénovation, votre cœur de métier ? Quelle est votre analyse et votre vision en la matière ?
La construction neuve et la rénovation sont portées par des tendances de fond : la croissance de la population mondiale, notamment dans les grandes métropoles de pays émergents, la lutte contre le changement climatique et la raréfaction des ressources naturelles. Les bâtiments représentent près de 40 % des émissions annuelles de CO2 dans le monde, dont plus des deux tiers sont liés à l’exploitation des bâtiments et le reste est lié à la production des matériaux, à leur transport et à l’édification du bâtiment. Autre donnée importante : plus de 85 % des bâtiments européens d’aujourd’hui seront toujours là en 2050, or parmi ces bâtiments beaucoup sont mal isolés thermiquement et les plus mal isolés sont habités par les foyers aux revenus les plus modestes. Il y a donc un enjeu crucial de rénovation des bâtiments privés et publics, c’est le meilleur moyen pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique et contre la précarité énergétique. La rénovation énergétique permet de faire œuvre utile pour l’environnement et pour une transition socialement juste.
Dans ce contexte la transformation du secteur de la construction est un impératif pour donner l’accès à un cadre de vie digne au plus grand nombre. La bonne nouvelle : les solutions existent et Saint-Gobain est déterminé à jouer son rôle de chef de file, aligné avec notre raison d’être, Making the world a better home. Nous innovons pour proposer à nos clients des produits bas carbone, comme le verre Oraé®, ou à fort contenu recyclé à l’instar de notre laine de verre Lanaé ; nos solutions de rénovation peuvent réduire la facture énergétique d’une maison de 70 %. Nous innovons aussi pour décarboner nos process de production : nous avons baissé de 44 % l’intensité carbone de nos activités entre 2017 et 2023, nous avons inauguré en Norvège la première usine zéro carbone (scope 1 et 2) de plaques de plâtre au monde ; une deuxième usine sera opérationnelle au Canada l’an prochain.
Que faudrait-il pour soutenir le secteur de la rénovation dans cette dynamique ? Quelles seraient vos propositions dans votre secteur d’activité en matière de simplification (administrative, fiscale, territoriale, …) ?
Nous pilotons notre Observatoire Mondial de la Construction Durable dans le cadre duquel nous mobilisons les acteurs du secteur sur la manière d’accélérer la rénovation énergétique en France, indispensable pour respecter les engagements de neutralité carbone de la France. Les conclusions de ces réflexions sont publiées dans un Livre Blanc avec 8 solutions réalistes et réalisables que nous avons remis à la ministre du Logement. Parmi ces solutions, il faut redonner du pouvoir aux territoires dont la proximité avec les habitants et les réalités locales permettra de mieux cibler les besoins. Il faut aussi simplifier et renforcer les dispositifs de financement pour développer la rénovation d’ampleur. Et surtout, pour que tous les acteurs investissent, nous appelons également à de la stabilité et de la visibilité des politiques de rénovation et de logement sur le long terme. Faisons confiance à l’industriel, à l’artisan, aux entreprises du bâtiment, aux architectes et aux propriétaires qui, avec un cadre clair et lisible, s’engageront pour faire bouger les lignes.
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