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Réindustrialisation : les recommandations de Patrick Pouyanné aux députés / Ce que ferait le patron de TotalEnergies s’il était nommé ministre de l’Industrie

Auditionné par les députés de la Commission d’enquête sur les freins à la réindustrialisation de la France, le président-directeur général de TotalEnergies, a livré un diagnostic sans détour sur les handicaps structurels de l’économie française. Durée et coût du travail, poids des normes, fiscalité instable, énergie trop chère, accord post-Arenh peu rassurant, autant de sujets que le dirigeant estime comme une menace à la compétitivité des entreprises. Et le patron de la compagnie multi-énergies d’accepter de confier ses priorités d’actions s’il était un jour nommé ministre de l’Industrie.
Patrick Pouyanné (Photo by Thibaud MORITZ / AFP)
Patrick Pouyanné (Photo by Thibaud MORITZ / AFP)

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin dernier et l’instabilité politique qu’elle a entraînée, une question revient avec insistance aux oreilles de Patrick Pouyanné : son avenir serait-il en politique ? À la Rencontre des Entrepreneurs de France (LaREF), en fin d’été dernier, certains commentateurs n’ont pas hésité à lui demander s’il envisagerait une entrée au gouvernement. À Davos, cet hiver, c’est à lui que les organisateurs ont confié l’interview du président américain Donald Trump, fraîchement investi. Et plus récemment, lors de l’Assemblée générale de TotalEnergies, vendredi dernier, un actionnaire l’a interrogé sur les conseils qu’il pourrait donner à Emmanuel Macron pour les deux dernières années de son mandat.

 

S’attaquer à des symboles

 

Ce mardi soir, ce sont les membres de la Commission d’enquête parlementaire sur les freins à la réindustrialisation de la France de l’Assemblée nationale qui lui ont posé cette question : "quelles mesures prendriez-vous si vous étiez un jour nommé ministre de l’Industrie ? ". "En politique, il faut s’attaquer à des symboles. Si j’étais ministre de l’Industrie, je supprimerais la loi française sur le devoir de vigilance pour les entreprises et les ZAN (zones zéro artificialisation nette des sols, ndlr), parce qu’en France il y a un sujet foncier. Les terrains coûtent plus cher et il y en a moins. On va trop loin dans les textes. Par ailleurs, je mettrais aussi des avances remboursables à toutes les aides que je ferais. C’est très sain que l’État puisse aider des politiques d’innovation ou quand les temps sont mauvais. Mais les aides, ce sont les impôts des Français. Je ferais des mesures pour montrer à tout le monde que j’ai envie de changer les choses. Il faut marquer les gens ", a-t-il répondu aux députés, se défendant toutefois d’avoir une quelconque ambition politique.

 

Les 35 heures ont leur responsabilité dans la désindustrialisation

 

De fait, Patrick Pouyanné s’est dit très heureux d’être le patron de TotalEnergies, et en tant que chef d’une entreprise privée, il dresse néanmoins un diagnostic sévère des freins qui ralentissent la réindustrialisation en France - et, à ses yeux, menacent la compétitivité non seulement nationale mais aussi européenne.

Il en a identifié plusieurs. Le premier : le travail, sous deux angles. D’abord sa durée. "Pour faire fonctionner une raffinerie en France, il me faut sept à huit salariés contre six en Allemagne, soit 25 % de plus dans l’Hexagone que je dois payer pour faire le même travail", a-t-il fait remarquer, se montrant peu convaincu par le modèle des 35 heures : "Le temps de travail tel qu’on le pratique aujourd’hui en France n’est pas totalement corrélé aux besoins de nos industries. Il ne faut pas totalement occulter le lien entre la chute de l’industrie dans le pays et le passage aux 35 heures".

 

Pas contre la TVA sociale

 

À cela s’ajouterait le coût du travail : "L’un des intérêts de l’industrialisation, c’est que les salariés y sont mieux payés que dans les services : 75 % des salariés de l’industrie gagnent plus de 1,6 fois le Smic. Si on veut réindustrialiser, on a un vrai sujet sur les charges sociales. Il faut bien viser les techniciens qualifiés, qui sont une source de consommation et d’activité ", a-t-il souligné.

Et sur ce sujet, le différentiel de charges sociales avec l’Allemagne serait là encore significatif : "Le différentiel est de 20 % en défaveur de la France (50 % contre 30 %). Un écart non négligeable, surtout si l’on prend en compte le nombre de personnes en plus que je dois avoir dans ma raffinerie française", a fait remarquer Patrick Pouyanné, soutenant d’ailleurs l’idée évoquée récemment par Emmanuel Macron de l’introduction d’une TVA sociale. "On ne peut pas continuer à faire porter aux entreprises françaises le coût de la protection sociale via les cotisations patronales. Cela renchérit le coût des produits fabriqués en France. Transférer une partie de ces charges sur la consommation, c’est un vrai débat industriel, car cela concernerait aussi les produits importés".

 

Des demandes d’autorisation sur des projets existants

 

Autre frein identifié : la lourdeur administrative, le président-directeur général de TotalEnergies comparant les délais d’instruction entre les différents pays : "48 mois en France contre 24 mois en Allemagne, et seulement 6 mois aux États-Unis ". Néanmoins, il ne s’agirait pas tant, pour lui, d’un problème de lenteur des agents de l’État, que de complexité excessive des procédures. "Par exemple, notre projet de bioraffinerie à Grandpuits, annoncé en mai 2021, ne pourra démarrer qu’en 2026. Nous avons enchaîné commission nationale du débat public, enquête publique, contrat de plateforme, permis de construire… Au final, nous avons obtenu l’autorisation de travail en juillet 2023, et l’exploitation au mois de décembre suivant. Pour un projet de 400 millions d’euros sur un site déjà existant, ce n’est pas neutre pour un industriel dans son choix d’investissement", a-t-il expliqué, plaidant pour un guichet unique et une simplification générale. "On peut s’interroger sur la rationalisation des procédures. On pourrait faire mieux, sans parler d’un encadrement des possibilités de procédures de recours ".

 

L’attente, le bon goût des Allemands sur la CSRD

 

D’autant que les normes environnementales seraient, selon lui, de plus en plus contraignantes depuis le Green Deal européen. "Il existe une tendance française à la surtransposition. Nous avons été les premiers à appliquer la directive CSRD, quand les Allemands ont eu le bon goût d’attendre. Résultat : quand Bruxelles a voulu suspendre l’application dans le cadre du paquet Omnibus, il était trop tard pour nous", a fait remarquer Patrick Pouyanné, saluant à ce titre la volonté du président de la République de supprimer la directive CS3D sur le devoir de vigilance. "Je ne peux que m’en réjouir. On atteint un niveau de contrôle des sous-traitants que nous sommes totalement incapables d’assurer, avec des menaces sur le chiffre d’affaires. C’est complètement hallucinant ", a alerté le président-directeur de TotalEnergies, espérant que la France reste ferme sur ce débat à Bruxelles. "Cela compte aussi pour les décisions d’investissement. Et le risque pénal lié à ces réglementations est bien évidemment pris en compte ", a-t-il prévenu.

 

Un État actionnaire d’EDF plutôt qu’un État stratège pour l’industrie

 

Enfin, s’agissant du coût de l’énergie (électricité et gaz) en France, le président-directeur général de TotalEnergies a longuement défendu le dispositif de l’Arenh (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique), dont la fin est programmée à compter du 1er janvier 2026. "Cela correspondait simplement au fait que c’était un système prévisible. Certes, il avait deux défauts : les options gratuites et les 42 euros historiques qui étaient un peu bas pour prendre en compte les grands carénages", a-t-il reconnu.

Mais le problème, selon lui, viendrait du nouveau mécanisme mis en place à la suite de l’accord entre EDF et l’État. "Le résultat, pour l’instant, c’est que l’on ne sait pas où on va. C’est un problème lorsque l’on est un industriel. Le mécanisme de remplacement a pris en compte l’intérêt de l’EDF, c’est plus l’État actionnaire d’EDF qui a agi. L’accord, c’est : on fait confiance au marché et on protège sur les prix hauts. Est-ce que cela répond aux industriels électro-intensifs ? La réponse est non", a estimé le dirigeant, rappelant toutefois que le prix de l’électricité était aussi constitué "de taxes et de coûts de transport. Là-dessus, les États ont la capacité d’agir. La France autorise aujourd’hui des abattements significatifs mais on ne sait pas ce qu’il se passera post-2025. Ce qui n’est pas sans inquiéter puisque cela peut représenter 20 euros du mégawattheure".

Le dirigeant a alors, une nouvelle fois, comparé la France avec son voisin européen. "Les Allemands ont expressément prévu dans leur contrat de coalition de maintenir les taxes à un niveau bas et même de faire des rabais supplémentaires, permis, semble-t-il, par le cadre européen, de façon à protéger les industriels exposés à la concurrence", clarifiant, "je ne demande pas à EDF de nous faire des rabais. Ce n’est pas à EDF de subventionner des choix de fiscalité".

 

Ne pas faire porter le risque sur le client

 

Et Patrick Pouyanné d’élargir son propos à la question du carbone, en soulignant un autre risque majeur. "En Europe, on s’apprête à démanteler les systèmes de quotas gratuits avant même d’avoir mis en place le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) et s’être assuré qu’il fonctionne. Nous sommes désynchronisés du reste du monde sur ce sujet, et des entreprises exposées à la concurrence internationale – dans un contexte de menace de droits de douane américains – qui pourraient subir un manque de compétitivité lié à un prix du carbone supérieur en Europe", a-t-il encore alerté.

Interrogé par les députés sur les CPAN (contrats de long terme d’allocation de production nucléaire) proposés par EDF, Patrick Pouyanné s’est montré très réservé : "Ce n’est pas simplement un problème de prix. C’est qu’en fait, EDF demande à l’industriel de prendre à sa charge une partie des coûts et des risques du producteur. Chez TotalEnergies, nous produisons de l’énergie et dans aucun contrat je ne demande à mes clients de prendre dans leur prix le risque de mon coût de production ou de mon investissement ".

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