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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

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Jean-Baptiste Noé

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La Turquie se déploie dans la corne de l’Afrique
par Jean-Baptiste Noé

Éthiopie, Somalie, mer Rouge : la Turquie se déploie dans la corne de l’Afrique, qui devient sa base arrière tant pour sa logistique industrielle que pour sa profondeur militaire. Cet espace est une zone de déploiement essentiel pour Ankara. Mais c’est aussi un point de rivalité avec Israël.

10/10/2026 - 08:30 Lecture 7 mn.

La Somalie sera bientôt un nouvel État spatial, du moins par l’action de la Turquie. À 70 km de la capitale Mogadiscio, Ankara fait construire une base de lancement de satellites. 350 millions de dollars ont déjà été investis, pour une ouverture prévue à l’été 2027. Ce sera la première base de lancement en Afrique, et une preuve de plus de l’attention portée par la Turquie à la région de la Corne africaine.

 

Arrière-cour turque

 

L’implantation turque dans la région a commencé par des actions humanitaires. En août 2011, Recep Erdogan se rend à Mogadiscio, en pleine famine, dans une ville tenue pour partie par les Chabab. Aucun chef d’État africain n’avait osé venir dans le pays. En s’y rendant, Erdogan lance le mythe d’une Turquie qui vient en aide aux pays en difficulté et qui se porte au chevet de la Somalie. Quinze ans plus tard, la présence turque est solidement implantée.

À la suite de la visite de 2011, des ONG turques se sont installées dans le pays, venant en aide aux populations et étoffant les réseaux avec Ankara. Puis, Turkish Airlines a ouvert des routes régulières, avec la volonté de faire de l’aéroport d’Istanbul un hub incontournable vers l’Afrique ; celle de l’Est comme celle de l’Ouest. Aujourd’hui, ce sont des sociétés turques qui gèrent l’aéroport de la capitale et les ports du pays et l’ambassade turque de Mogadiscio est la plus grande du réseau diplomatique d’Ankara dans le monde.

Après l’humanitaire, le militaire : en 2017 est bâti le camp TURKSOM, pour un investissement de 50 millions de dollars. Plus de trois cents instructeurs y sont envoyés pour former l’armée somalienne. C’est aujourd’hui la plus grande emprise militaire turque à l’étranger et la seule base officielle d’Ankara sur le continent africain. Depuis cette base, la Turquie peut se déployer en mer Rouge et dans l’océan Indien et assurer la surveillance des routes maritimes stratégiques. Elle y forme aussi les bataillons Gorgor, « aigle » en Somali, devenus l’ossature des forces d’élite somaliennes.

En 2024, un nouveau cap est franchi. L’accord de défense et de coopération économique signé entre les deux pays change la nature de la relation. Conclu pour dix ans, il confie à la Turquie le développement de la marine somalienne et la protection des eaux territoriales contre la piraterie et la pêche illégale. En contrepartie, Ankara perçoit 30 % des revenus générés par la zone économique exclusive somalienne. De quoi donner un nouvel accès maritime à la Turquie et de lui permettre de protéger son continuum maritime qui s’étend de la mer Égée jusqu’à l’océan Indien.

Avec des bases en Méditerranée orientale et dans la Corne de l’Afrique, la Turquie devient une puissance maritime certes discrète, mais très sérieuse. Dans la foulée de l’accord, Ankara obtient des blocs d’exploration offshore. Un excellent moyen de se positionner dans la course au gaz et au pétrole. Aujourd’hui, tant pour son économie que pour sa défense, la Somalie dépend en grande partie de la Turquie.

 

Une Turquie arbitre

 

Mais la Turquie va plus loin que la simple aide logistique et militaire ; elle se fait aussi arbitre dans les conflits en cours, notamment entre les trois protagonistes que sont l’Éthiopie, la Somalie et le Somaliland. En janvier 2024, l’Éthiopie a signé avec le Somaliland un protocole d’accord lui accordant vingt kilomètres de côte sur le golfe d’Aden, en échange de la reconnaissance de l’indépendance du Somaliland. Pays enclavé, l’Éthiopie a besoin de cet accès à la mer ; mais la Somalie refuse de reconnaître l’autonomie de la région sécessionniste.

Le conflit s’est envenimé et a trouvé une résolution grâce à l’intervention turque, révélant aux yeux de tous l’importance du pays dans la région. Car dans ce dossier, Ankara était autant arbitre que juge. Ses intérêts économiques et militaires sont grands en Somalie, mais aussi en Éthiopie, dont elle est le deuxième investisseur étranger. Les usines textiles dirigées par des Turcs sont nombreuses en Éthiopie, profitant des champs de coton et d’une main-d’œuvre abondante. Ce qui contribue à faire de la Turquie un grand acteur du textile mondial, avec ses nombreux débouchés en Europe.

 

La Turquie en répression ?

 

Mais la crise en Somalie montre une autre facette de la présence turque. Les bataillons Gorgor, initialement prévus pour protéger le pays, sont aujourd’hui employés dans le maintien de l’ordre intérieur et la lutte contre les opposants au régime en place. État en décomposition et en proie à des mouvements sécessionnistes, la Somalie utilise les drones turcs contre les mouvements d’opposition à Mogadiscio et pour la reprise du contrôle des territoires.

Par l’usage de ces armes et de ces bataillons, Ankara se retrouve engagé dans un conflit intérieur. À quoi s’ajoute la reconnaissance du Somaliland par Israël, seul pays à procéder ainsi. Fidèle à son allié, Ankara refuse cette reconnaissance et agit à l’ONU pour la faire empêcher. La rivalité entre Ankara et Tel-Aviv, déjà virulente en Méditerranée, dans le Caucase et en Syrie, trouve ici un nouveau front.

La Corne de l’Afrique est l’un des trois espaces périphériques de la Turquie, avec les Balkans et l’Asie centrale. Elle est donc un lieu essentiel, où ses intérêts économiques sont engagés. En ajoutant à ces tensions la rivalité qui court avec Israël, les deux pays sont en train d’exporter les problèmes du Moyen-Orient dans un espace africain qui a déjà ses propres tensions. De quoi rajouter des tensions aux crises en cours.

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