Macro-économie / Taux / Plassard / cité gestion / 2026
Macro-économie / Taux
Plassard / cité gestion / 2026
L’année 2026 vue par… John Plassard /
Responsable de la stratégie d’investissement chez Cité Gestion
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ? Quel est le principal aléa autour de vos prévisions ? L’expansionnisme budgétaire de l’Allemagne sera-t-il une variable clé ?
Notre scénario central pour 2026 table sur une croissance modeste mais positive en Europe, autour de 1,0 %, avec une France légèrement au-dessus, proche de 1,1 – 1,2 %, portée par les services et la dépense publique. Le principal aléa reste la pression désinflationniste venue de Chine, alors que les prix industriels mondiaux progressent à peine et que les marges européennes restent sous tension. L’expansionnisme budgétaire allemand, avec un plan d’investissements estimé entre 50 et 70 milliards d’euros par an, constitue une variable clé pour éviter une rechute cyclique. Sans ce soutien, la zone euro flirterait dangereusement avec une croissance inférieure à 0,8 %. L’Europe avance, mais à vitesse réduite. Dans ce contexte, la dispersion des performances sectorielles restera élevée, renforçant la nécessité d’une allocation active et sélective.
Pour la première fois depuis 2018, la Fed va avoir un nouveau patron. Au regard du contexte de sa nomination et des pressions exercées par Donald Trump sur le FOMC, pourrait-on assister à une vassalisation de la politique monétaire américaine ? Si oui, y aura-t-il des retombées ?
Le changement de leadership à la Fed intervient alors que les taux directeurs restent élevés en termes réels, avec un Fed Funds autour de 3,25 – 3,50 % dans notre scénario 2026. La Fed conserve son indépendance institutionnelle, mais la pression politique pourrait l’inciter à agir plus tôt en cas de ralentissement de l’emploi, dès que le taux de chômage s’approcherait de 4,7 – 4,8 %. Le risque n’est pas une soumission formelle, mais une asymétrie de réaction : couper vite, remonter lentement. Cela pourrait maintenir le dollar structurellement fort et soutenir les actifs risqués. Une Fed plus prudente, mais pas domestiquée. Pour les marchés, cela signifie une prime durable aux actifs américains, malgré des valorisations déjà exigeantes.
Depuis de nombreux trimestres, le secteur manufacturier chinois accroît sensiblement ses parts de marché mondiales, ce au détriment de l’industrie européenne. Si les rapports Draghi, Letta et Noyer constituent des réponses à moyen terme pour donner un coup de fouet à notre compétitivité, existe-t-il des mesures clé en main pouvant être déployées afin de sauvegarder le tissu productif du Vieux continent ?
La Chine a gagné près de 5 points de parts de marché mondiales dans le secteur manufacturier depuis 2018, tandis que l’Europe en a perdu environ 3 points. Les réponses européennes restent trop lentes face à une concurrence subventionnée et ultra-capitalistique. À court terme, des mesures ciblées — clauses de contenu local, accélération des permis industriels, soutien énergétique — peuvent préserver une partie du tissu productif. Sans réaction rapide, le risque est une perte irréversible de capacités industrielles stratégiques. Le temps joue clairement contre l’Europe. Le véritable enjeu n’est plus seulement industriel, mais géopolitique et stratégique.
Une bulle spéculative s’est-elle formée dans le secteur de l’intelligence artificielle ? Si oui, un éclatement pourrait-il mettre en péril la stabilité financière mondiale ?
Le secteur de l’IA ne ressemble pas à une bulle classique : les leaders affichent des marges opérationnelles supérieures à 30 % et génèrent des flux de trésorerie massifs. En revanche, les capex cumulés liés à l’IA dépassent déjà 300 milliards de dollars par an, ce qui crée un risque de surinvestissement. Une correction de 20 à 30 % sur certains segments serait saine, pas systémique. Le danger n’est pas l’IA en soi, mais la mauvaise allocation du capital. En 2026, la sélection primera sur le narratif. Les marchés passeront progressivement d’une logique de promesse à une logique de preuves.
En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programme des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Par ordre d’importance, quelles seraient les trois mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?
Première mesure : relever la productivité, alors que la France affiche encore un retard de près de 5 % par rapport à l’Allemagne en productivité horaire dans l’industrie.
Deuxième priorité : réorienter une partie des 1 600 milliards d’euros de dépense publique vers l’investissement plutôt que le fonctionnement.
Troisième levier : simplifier un environnement réglementaire qui coûte entre 3 et 4 points de PIB par an en complexité administrative.
Sans ces réformes, la croissance potentielle restera bloquée autour de 1 %. La politique économique doit redevenir lisible et crédible. Sans choc de productivité, aucun stimulus budgétaire ne sera durable.
Dans le cas d’une absence d’assainissement des finances publiques françaises dans les années à venir du fait de la polarisation politique, croyez-vous davantage au scénario d’une lente asphyxie causée par une hausse progressive de la charge d’intérêts ou plutôt à celui d’une rupture soudaine de la confiance des marchés obligataires ?
La charge d’intérêts française dépasse déjà 60 milliards d’euros par an et pourrait approcher 75 milliards d’ici 2027 sans ajustement budgétaire. Le scénario le plus probable reste une lente asphyxie, via une dérive progressive des taux longs et des spreads. Une rupture brutale reste possible, mais elle nécessiterait un choc politique ou une perte de crédibilité majeure. Les marchés tolèrent l’inertie, pas l’improvisation. Et l’histoire montre que la sanction arrive souvent plus vite qu’anticipé. La vraie question n’est pas “si”, mais “quand” le sujet redeviendra central pour les investisseurs.
D’après une étude du Conseil d’analyse économique, un effort de 148 milliards d’euros en six ans serait nécessaire pour que la France stabilise son taux d’endettement public tout en se prémunissant contre les crises. Quelles sont les composantes de la dépense publique devant assumer l’ajustement ?
L’effort de 148 milliards d’euros sur six ans évoqué par le CAE implique un ajustement annuel proche de 25 milliards. Il ne peut pas porter uniquement sur l’investissement ou la protection sociale sans casser la croissance potentielle. Les gisements se trouvent dans les dépenses de fonctionnement, certaines niches fiscales et la réforme des retraites. L’enjeu n’est pas l’austérité, mais l’efficacité. Sans arbitrages clairs, la trajectoire de dette restera incontrôlable. Et sans crédibilité budgétaire retrouvée, la France restera sous surveillance permanente des marchés obligataires.
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