WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Chroniques / Jean-Baptiste Noé

Chroniques
Jean-Baptiste Noé

Chronique
L’Iran s’arroge Ormuz
par Jean-Baptiste Noé

C’est une carte explosive qu’a publiée l’Iran, celle d’un détroit d’Ormuz qui nécessite son approbation pour être franchi. L’Iran s’approprie les eaux territoriales et le contrôle des flux, dans un geste de défi à l’égard de ses voisins et des États-Unis.

23/05/2026 - 08:25 Lecture 7 mn.

Les cartes ne sont jamais neutres. Le choix des couleurs, des échelles, des projections exprime des idées politiques, des visions du monde, des représentations mentales. Si l’histoire connaît des cartes de paix, par exemple celles qui sont réalisées à l’issue des conflits, elle connaît aussi des cartes de guerre, celles qui expriment des revendications politiques inacceptables pour les peuples et les États. La carte que vient de publier l’Iran entre dans cette dernière catégorie. Un détroit, Ormuz, deux lignes tracées, une déclaration de guerre maritime et économique à l’égard des Émirats arabes unis et des États-Unis. Encore une fois, la géographie sert aussi à faire la guerre.

 

L’autorité du Golfe

 

L’Iran annonce la création d’une Persian Gulf Strait Authority (PGSA), chargée de veiller au passage et à la sécurité du détroit d’Ormuz. Autorité unilatérale, sans reconnaissance juridique, dirigée par le gouvernement de Téhéran. C’est cette PGSA qui a publié la carte de tous les dangers, celle de sa vision de la sécurisation du détroit d’Ormuz. Elle revendique ainsi une juridiction réglementaire sur le détroit, défini par deux lignes : à l’est, de Kuh-e Mubarak (Iran) à Fujairah (EAU) ; à l’ouest, de la pointe de l’île de Qeshm à Umm Al-Quwain (EAU). Tout transit dans cette zone requiert, selon Téhéran, une autorisation préalable de la PGSA. Le trafic maritime est possible, mais conditionné au bon vouloir de l’Iran, qui s’arroge ainsi le poste de maître du détroit.

Par la publication de cette carte, l’Iran ne bloque pas le détroit d’Ormuz, mais il s’arroge le droit de décider qui peut passer et qui ne peut pas franchir le détroit. Si les navires battant pavillon de pays amis de l’Iran devraient passer sans problème, les autres devraient voir leur accès restreint, voire interdit. Or, ce contrôle sur le passage des navires est en contradiction avec la juridiction internationale du droit de la mer.

Le trafic maritime est en effet régi notamment par la convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) de 1982. Ormuz est ce que la convention désigne comme un détroit de passage en transit, c’est-à-dire qui permet le transit entre deux mers. Dans les eaux qui relèvent du passage en transit, le passage est un droit, que nul ne peut interdire. Navires de surfaces, sous-marins et aéronefs peuvent passer, sans autorisation préalable d’un État riverain. Si les États riverains peuvent réglementer le trafic, par exemple pour les règles de sécurité et les couloirs de passage, ils ne peuvent pas le conditionner ou le suspendre. Mais la carte publiée ne fait pas qu’enfreindre la CNUDM, elle est aussi une attaque contre les pays riverains du détroit.

 

Invasion cartographique

 

La zone rose présentée par l’Iran comme étant un espace sous « le contrôle des forces armées iraniennes » est une invasion cartographique de l’espace maritime des Émirats arabes unis. Celle-ci couvre non seulement les eaux territoriales iraniennes, mais aussi celles des EAU et d’Oman, ainsi que les eaux internationales du détroit. En une carte, l’Iran s’arroge une souveraineté maritime au détriment de ses voisins.

La zone bleue, qui est le détroit proprement dit, est présentée comme étant soumise à l’autorité de la PGSA. Or, cette zone comprend aussi des eaux sous souveraineté omanaise. Avec cette carte, l’Iran engage un bras de fer politique et juridique avec ses deux voisins que sont les Émirats, pays qui a été le plus bombardé par l’Iran, et Oman, pays qui joue traditionnellement le rôle de diplomate neutre et a-partisan. Allant plus loin encore dans le contrôle du détroit, l’Iran a annoncé vouloir imposer un péage sur le passage de celui-ci, ce qui est là aussi contraire au droit international et à la pratique maritime.

En plus de la prise de possession maritime, la carte du PGSA marque aussi une prise de possession terrestre, sur les îles du détroit. Les îles Abu Musa, Greater Tunb et Lesser Tunb sont ainsi intégrées dans la zone iranienne, alors qu’elles sont un contentieux majeur avec les Émirats, depuis leur prise de contrôle militaire par l’Iran en 1971, à la veille de l’indépendance des EAU. Depuis, les Émirats ne cessent de revendiquer la possession de ces îles. En les intégrant dans la carte du détroit, Téhéran ravive le contentieux existant avec Abou Dhabi.

 

Projection géopolitique

 

Cette carte est à la fois une revendication politique et une projection géopolitique. Elle s’adresse tant aux voisins du golfe persique, Émirats et Oman en tête, qu’aux Occidentaux. Elle est une démonstration de puissance face aux États-Unis, alors que les négociations sont toujours en cours. Elle permet aussi, de façon stratégique, de faire glisser le débat du nucléaire vers le trafic maritime. Ainsi, avec cette carte, la discussion ne porte plus sur l’arsenal nucléaire en possession de l’Iran, mais sur la nécessaire réouverture du détroit d’Ormuz.

L’Iran passe, de cette façon, d’une position défensive à une position d’attaquant. Elle a utilisé son arme, celle de la géographie, et sait très bien manier les communications et les réseaux pour soumettre ses adversaires à la pression. L’Iran joue pleinement sa capacité de nuisance, en sachant qu’elle peut perturber le trafic maritime grâce à ses missiles côtiers, ses drones navals et sa marine.

Mais le point fort de l’Iran est surtout la maîtrise de la dissuasion : Téhéran n’a pas besoin de bloquer le détroit, les grandes compagnies maritimes évitent de le prendre pour ne pas risquer des attaques, les assurances n’assurent plus ou imposent des polices si élevées que les compagnies ne peuvent pas les payer. L’Iran n’opère pas un blocage physique, mais psychologique en dissuadant les acteurs maritimes. Pour rétablir le trafic, il faut donc à la fois permettre le passage des navires, mais aussi rassurer les compagnies et les assurances. Ce qui sera plus long et plus délicat.

Chroniques du même auteur
Chroniques
du même auteur

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Donald Trump en Chine

16/05/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / La voiture : une idée neuve

09/05/2026 - 08:25

Les chroniques de la semaine
Les chroniques
de la semaine

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Donald Trump en Chine

16/05/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / La voiture : une idée neuve

09/05/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Mali : retour à la case départ

02/05/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / La démondialisation n’a pas eu lieu

25/04/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / La cocaïne, tsunami blanc sur la France

18/04/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / L’Argentine relance ses mines

11/04/2026 - 08:25

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Cuba : l’île qui bloque les États-Unis

04/04/2026 - 08:25