éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Le pays malade du monde occidental
par Laurent Bigorgne
À six mois de la fin du deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron, la France s’enfonce dans une triple crise, politique, sociale et économique. Dans ce contexte, les principaux candidats à la présidentielle peinent à susciter l’adhésion, tandis que les populistes prospèrent sur la colère et le rejet. Mais le plus inquiétant est ailleurs : alors que les marchés financiers et nos partenaires européens multiplient les avertissements, la classe politique continue de détourner le regard de la crise financière qui vient.
Entre colère et rejet
Si l’on en croit deux baromètres politiques parus ces derniers jours, les candidats qui jouent les premiers rôles dans la campagne présidentielle ne sont pas à la fête, et ce quel que soit leur bord. Par exemple, l’enquête de Cluster 17*, parue jeudi, enregistre un recul marqué des popularités de Marine Le Pen (-4 points à 34 %), Édouard Philippe (-5 à 22 %) et Gabriel Attal (-5 à 19 %). Même tassement de leur stature présidentielle, selon Verian**.
On pourrait disserter à l’envi sur les raisons de cette correction baissière : affaire Bardella pour l’extrême droite, mouvement lycéen et prix élevés à la pompe et bientôt du gaz pour les candidats issus du camp présidentiel, sur fond de déclassement du pays et d’impuissance de la classe politique dans son ensemble. À six mois et quelques jours du premier tour de l’élection, cette dernière intéresse les Français (pour 75 % d’entre eux**) sans qu’aucun candidat ne suscite d’espoir ni de vague d’adhésion. Le registre de la campagne qui s’ouvre est bien plutôt celui de la colère et du rejet.
Conséquence, les partis de gouvernement sont désormais pris en étau entre une extrême droite forte et plurielle – ce n’est pas spécifique à notre pays – et une extrême gauche radicale – ce qui est une singularité française par rapport aux autres grands pays européens, Espagne exclue. Les parts de marché des populistes sont donc considérables et contribuent à l’asphyxie de notre vie politique. Ainsi, quatre populistes occupent les cinq premières places du baromètre de Cluster 17 : Le Pen et Bardella, respectivement première et deuxième, devant Jean-Luc Mélenchon (26 %) et François Ruffin (25 %). Seul Sébastien Lecornu trouve un peu grâce aux yeux de l’opinion, puisqu’il est crédité d’une honorable quatrième place (26 %), assez pour exister, peut-être pas suffisamment pour se lancer.
Le Pen toujours loin devant Philippe
Ces photos de campagne ne font pas un film, mais elles dessinent néanmoins, mois après mois, le paysage de l’élection présidentielle à venir. Selon l’institut Verian, 38 % des personnes interrogées fin septembre sont convaincues que Marine Le Pen a les compétences pour être une bonne présidente de la République. Elles sont seulement 30 % à le penser s’agissant d’Édouard Philippe.
Ce dernier a rendu une copie pourtant presque parfaite à l’occasion de la reprise de la fameuse « Heure de Vérité » jeudi soir. 20/20 en storytelling pour le jeune homme qui refaisait dans sa tête les émissions de François-Henri de Virieu sur le chemin du collège ou du lycée il y a quatre décennies… Très à l’aise, le maire du Havre a été impeccable face à Thomas Porcher (Radio Nova) et à Eugénie Bastié (Le Figaro) : de la préparation – pour une fois ! -, du métier et pas mal de répondant. Ainsi sur les retraites : 45 ans de cotisation, 65 ans pour l’âge de départ et un étage obligatoire de capitalisation (dont on ne sait pas comment il compte le financer). Las, l’émission n’a attiré que 1,7 million de téléspectateurs (troisième audience de la soirée).
Sans surprise, la machine à broyer s’est remise en marche cette semaine à l’Assemblée nationale. Vendredi, sa partie recettes a été rejetée à la quasi-unanimité en commission, mais la version initiale du gouvernement reviendra mardi dans l’hémicycle. On doit au rapporteur général du budget, Philippe Juvin, d’avoir tout fait pour maintenir le cap d’un déficit contenu à 5 %, malgré la suppression des mesures impopulaires (notamment le plafonnement de l’abattement fiscal des retraités) et la créativité fiscale débridée pénalisant la production, l’investissement et la transmission des entreprises.
Selon de premiers calculs, les députés RN, LFI, socialistes et plus souvent qu’à leur tour des députés LR comme du camp présidentiel, auraient alourdi le déficit de près de 10 milliards d’euros. Juvin n’avait pourtant pas manqué de rappeler au début des débats que les députés seraient scrutés « par les créanciers du pays ».
Des avertissements de plus en plus nombreux
Il n’a pas tort. De grands gérants d’actifs se sont ainsi exprimés dans la presse française et internationale ces dernières semaines, comme Vanguard dans le Financial Times il y a dix jours, ou Emmanuel Roman, CEO de Pimco dans Le Monde ce mercredi. Nulle menace dans leurs propos, mais l’expression d’une très forte inquiétude face à la dérive budgétaire et à la situation politique de plus en plus fragmentée du pays. Confession d’un grand dirigeant économique français cette semaine : le téléphone chauffe en provenance des États-Unis…
C’est pourtant d’un économiste américain démocrate et progressiste qu’est venu l’avertissement le plus sonore ces derniers jours. Paul Krugman, qui a pris la parole sur la France sur son blog Substack, a campé le décor : la France est désormais traitée par les marchés financiers « comme l’homme malade du monde occidental ». Et il leur donne raison !
Le lauréat du prix Nobel d’économie en 2008 redit que notre pays n’est confronté à aucune situation d’urgence justifiant sa dérive budgétaire : ni guerre, ni récession, ni pandémie. Et Krugman de souligner que la France se distingue par « son incapacité persistante à adopter une vision réaliste de la retraite. Il n’est pas nécessaire d’être conservateur pour considérer que le système français de retraite anticipée n’est pas viable. »
Derrière une confiance de façade, réaffirmée à Luxembourg jeudi à l’occasion de la réunion mensuelle des ministres des Finances de la zone euro et de la BCE, certains n’ont pas hésité à souligner qu’« aucune institution de la zone euro n’était prête à intervenir pour aider la France à réduire ses coûts d’emprunt » (Reuters). Les mêmes n’ont pas manqué de rappeler que depuis la création de l’euro, il y a plus d’un quart de siècle, notre pays n’a affiché qu’à six reprises un déficit public inférieur au plafond de 3 %. Conclusion : nos voisins sont désormais très las d’une situation que nous avons entièrement créée, alimentée et reconduite année après année. En France, certains chefs d’entreprise les rejoignent et sont désormais convaincus que les marchés sont les seuls à même de nous contraindre à faire les efforts requis. Comment ne pas leur donner raison ?
laurent@fnxlb.org
* Cluster17 pour Le Point, Baromètre des personnalités politiques, octobre 2026.
** Verian pour Le Figaro Magazine, La stature présidentielle de candidats potentiels à la prochaine élection présidentielle, octobre 2026.
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