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Quand le "Made in France" se heurte à plusieurs tiroirs des contradictions européennes / La marche industrielle pourrait aussi être haute
Pour Arnaud Montebourg, le "Made in France" n’a rien d’une étiquette. "Un pays qui ne produit pas est dans la main de tous ceux qui produisent à notre place. Il perd sa liberté et n’assure pas ses fins de mois. C’est ce qui se passe dans notre pays : une dépendance coupable, fautive et dangereuse". Invité par la délégation aux entreprises du Sénat jeudi à s’exprimer sur le sujet de la difficulté de fabriquer en France, l’ancien ministre de l’Economie était entendu aux côtés d’Anaïs Voy-Gillis, docteure en géographie et chercheuse associée à l'Institut d'Administration des Entreprises (IAE) de Poitiers, partageant résolument son constat. "Il y a parfois la tentation de limiter le Made in France à un outil marketing ou à un marqueur identitaire. Mais fabriquer en France c’est l’indépendance, la souveraineté, ce n’est rien d’autre que la liberté et le fait de se laisser des marges de manœuvre pour avoir le choix. Nous le payons très cher aujourd’hui, à chaque mouvement géopolitique", a-t-elle regretté.
Le coinçage européen
Si la France le paye cher, le fait est que produire en France a un coût. Charge de la fiscalité, coût du travail et de l’énergie, normes exigeantes : les obstacles sont connus. Et la quasi-inexistence de labels publics exigeants, permettant de certifier les productions (véritablement) tricolores, ne permet pas de valoriser cet effort, a pointé Arnaud Montebourg : "Aujourd’hui, la Commission européenne considère qu’informer les consommateurs est un obstacle à la concurrence". En racontant qu’il avait tenté d’ouvrir des négociations avec son homologue allemand d’alors, refusant de son côté que la fabrication slovaque de certaines berlines de luxe germaniques soit publiquement divulguée, le locataire de Bercy sous François Hollande a poursuivi : "Nous n’avons jamais réussi à trouver un compromis politique".
Imposer ce type de label ne serait pourtant pas impossible, a-t-il fait savoir. Le miel, dont les origines de mélange sont désormais inscrites sur les emballages, en profite par exemple. Le sujet est stratégique, a relevé Arnaud Montebourg - par ailleurs entrepreneur dans ce secteur - puisque la pollinisation de la flore permet de garantir les rendements agricoles. Mais il avait durement obtenu gain de cause auprès du gouvernement, qui avait entrepris de négocier sur le sujet à Bruxelles. Les raisons de cette victoire ? Sanitaires, et qui se déclinent d’ailleurs à d’autres produits, seulement alimentaires. Mais pas de raison, pour l’ex-ministre, que cela ne puisse s’appliquer au reste de l’économie. "Si un gouvernement décidait aujourd’hui de fixer un label, il y aurait une plainte devant la Commission européenne et nous serions bien sûrement condamnés. Mais il faut vivre avec les condamnations européennes. Il faut vivre avec les désaccords en Europe, nous avons besoin de mettre de l’ordre dans le désordre économique. […] La DGCCRF et les douanes font des contrôles sur l’application du droit européen, disant pour l’heure que la dernière opération de fabrication, aussi marginale et anecdotique qu’elle soit, par exemple sur l’emballage, justifie le 'Made In France'. Moi j’appelle ça le franco-lavage", a insisté Arnaud Montebourg, en référence au terme de "green washing".
Un homonyme
Administrateur du label "Origine France Garantie", auquel adhèrent quelque 1 000 entreprises (il est donné lorsque plus de la moitié du prix de revient unitaire du produit est français), il a d’autant plus déploré que ceux qui en bénéficient soient obligés de payer des certifications privées, pour en affirmer la véracité : "Nous ferions mieux de faire payer ceux qui dissimulent. Nous marchons sur la tête". La difficulté de créer et d’apposer des labels est une pierre angulaire de la valorisation du "Made in France", a approuvé Anaïs Voy-Gillis. D’autant que le sujet est aussi intimement relié à celui de la réindustrialisation. "Ce sont presque des homonymes", a-t-elle observé.
Et là, deux questions se posent, a-t-elle expliqué. Tout d’abord, une problématique de demande : la consommation est atone et a été dopée par des produits fabriqués à bas coûts puis importés. Ce qui a contribué à entretenir artificiellement un certain pouvoir d’achat. Et alors que le marché américain est en train de se fermer et que la demande chinoise n’est pas plus dynamique, les industriels de l’Empire du milieu vont aller chercher des relais de croissance dans des zones marchandes, ouvertes, et remplies de consommateurs, a alerté la chercheuse. Autrement dit, l’Union européenne.
Deuxièmement : alors que toutes les grandes nations du monde veulent se réindustrialiser et que la Chine possède des surcapacités de production mondiales avérées, dans plusieurs domaines critiques comme l’acier, les panneaux solaires ou encore les batteries pour véhicules électriques, la question des équilibres intra-européens (notamment avec l’Allemagne) et des équilibres mondiaux doit impérativement se poser, pour que la politique industrielle ne se heurte pas systématiquement aux pays capables de pratiquer du dumping agressif. "Tous les industriels qui produisent en France et en Chine vous diront qu’ils voient des produits chinois arriver sur le marché européen à des prix inférieurs à leurs propres coûts de production en Chine", a illustré Anaïs Voy-Gillis.
Se donner les moyens de ses ambitions
Pointant que les taxes sur les véhicules électriques chinois étaient par exemple encore insuffisantes, ou que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières était un dispositif judicieux, mais trop facilement contournable, la géographe a interrogé : "Nous nous imposons des normes, qui font partie de l’acceptabilité de l’industrie et du bon vivre en France et en Europe, sur le plan social et environnemental. Mais trouvons-nous normal d’importer des produits qui ne sont pas faits dans les mêmes conditions ? Nous créons un déficit de compétitivité. Une mesure qui serait assez simple sur le plan de la simplification, dont tout le monde parle, est la suivante : une bonne norme est une norme que l’on applique aux autres. Si nous estimons qu’une norme a un enjeu environnemental, s’inscrivant dans nos objectifs en la matière, qui sont clés au regard du contexte climatique, pourquoi n’imposons-nous pas aux importateurs de se mettre aux mêmes standards ? Quand on refuse de produire certaines choses pour des raisons environnementales, est-il normal de continuer à les importer ?"
D’autant que certes, a-t-elle indiqué, le "Made in France" a une image positive de savoir-faire et de qualité. Mais la désindustrialisation du pays a aussi entraîné une perte de ces fameux savoir-faire, ainsi qu’une baisse de la capacité des industriels tricolores à gérer de la masse, alors même que des mastodontes, comme la Chine, le font désormais mieux que personne, a poursuivi la chercheuse. "Savoir gérer de la masse est le standard universel de l’industrie, pour abaisser les coûts unitaires. Donc réussir à renverser la tendance… Mon discours ne consiste pas à dire que c’est impossible, mais la marche à gravir pour pouvoir fabriquer en France et dans le contexte européen actuel est haute. Ce ne sont pas que des lois, c’est aussi la volonté collective de se mettre ensemble derrière une industrie ", a résumé Anaïs Voy-Gillis.
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