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La dette privée consolide son rôle de pilier financier / L’Europe capte une part croissante des flux
La dette privée, ces prêts accordés par des fonds spécialisés, souvent en direct lending - unitranche, mezzanine ou financements subordonnés -, n’en finit plus de confirmer son statut de pilier du financement des entreprises non cotées. Selon le tout dernier rapport publié cette semaine par PitchBook sur la classe d’actifs, les fonds spécialisés ont levé 113,2 milliards de dollars au premier semestre 2025, sur un rythme qui devrait dépasser légèrement l’an dernier, malgré un nombre de véhicules en recul. Le paradoxe est là : moins de fonds, mais plus gros, plus concentrés, plus professionnels. Les investisseurs, dans un environnement de taux appelant à la prudence, privilégient les signatures établies. Près de 95 % du capital levé est allé à des gérants expérimentés, accentuant la polarisation du marché.
La profondeur des canaux de collecte joue aussi un rôle décisif. Le rapport souligne la montée en puissance des véhicules semi-liquides (perpetual) destinés à la clientèle privée : 86,4 milliards de dollars collectés au premier semestre, en hausse de plus de 50 % sur un an. Plus de la moitié de ces montants, soit 47,5 milliards, a été dirigée vers la dette privée. La tendance est claire : la classe d’actifs s’ouvre désormais à de nouveaux bassins de capitaux, qu’il s’agisse des assureurs ou de l’épargne individuelle, attirés par le profil rendement-risque d’une stratégie moins volatile que les prêts syndiqués et offrant une prime d’illiquidité encore attrayante.
La dette privée face au retour des banques
Ce reflux du capital vers la dette privée intervient alors même que le marché secondaire des financements retrouve un certain équilibre. Après la flambée de 2022, conséquence directe de la guerre en Ukraine et du retrait temporaire des banques, les spreads sont revenus à des niveaux plus usuels. "Ils se sont progressivement normalisés depuis 2023 et se stabilisent désormais. Ils ne peuvent guère descendre plus bas, sous peine d’éroder la prime de risque", relève Guillaume De Jongh, Managing Partner et Co-Head Private Debt de CAPZA, que nous avons rencontré à l’IPEM Paris.
Le mouvement de balancier entre dette privée et marché syndiqué illustre cette recomposition. Ce dernier, c’est-à-dire les prêts structurés par les banques puis syndiqués auprès d’un large pool d’établissements, bénéficie du retour de la liquidité qui a ravivé la concurrence, notamment sur les grandes transactions, des deux côtés de l’Atlantique. Mais la dette privée conserve des atouts structurels. "La dette privée est aujourd’hui moins chère qu’en 2022, mais elle demeure plus onéreuse que d’autres modes de financement. Les emprunteurs la choisissent pour sa rapidité de mise en place, sa souplesse contractuelle ou sa confidentialité : elle répond à des besoins différents de ceux du marché syndiqué", explique le responsable de la dette privée de CAPZA.
Signe de normalisation, le managing partner de la maison de gestion observe également ce rééquilibrage : "Nous sommes revenus à une configuration plus équilibrée, avec environ la moitié des opérations financées par de la dette privée seule ou en combinaison avec des banques. Rien à voir avec 2022, quand les banques avaient quasiment disparu du marché."
Si l'on se place du côté des investisseurs, "beaucoup continuent de préférer la dette à l’equity : on reste sur des rendements absolus qui peuvent flirter avec 8–9 %, avec du cash-flow régulier et de l’amortissement ", observe de son côté Alexandra Solnik, responsable des Relations Investisseurs, Private Assets chez BNP Paribas.
Des usages qui dépassent le LBO
La dynamique du private equity reste déterminante pour l’activité, mais elle ne dicte plus seule le tempo. D’après PitchBook, la moitié des financements des prêteurs privés concernent désormais des refinancements, des opérations de croissance externe ou des besoins spécifiques en capital. C’est précisément ce qui confère de la résilience au marché, même lorsque les cessions et les LBO ralentissent. Comme le souligne Guillaume De Jongh : "Nous finançons non seulement des acquisitions, mais aussi des croissances externes, des investissements industriels, des recompositions de capital ou encore des refinancements. Le champ d’intervention de la dette privée dépasse largement la transaction de LBO stricto sensu."
Cette diversité d’usages explique pourquoi la classe d’actifs a continué de tourner à plein régime malgré des fenêtres d’exit encore timides. "Le ralentissement du private equity ne nous a pas empêchés de continuer à déployer nos fonds, car le périmètre d’intervention de la dette privée est beaucoup plus large que les seules transactions de LBO", insiste le co-directeur de l’activité dette privée.
Ce n’est pas un hasard si, chez CAPZA, la dette privée est devenue la stratégie prépondérante, avec des fonds à la fois plus internationaux et de taille croissante : le dernier a levé 2,5 milliards d’euros et le prochain vise 3 milliards.
À mesure que les fonds prolongent la durée de détention de leurs participations, la dette privée devient même un outil indispensable pour ajuster la trajectoire des entreprises sous LBO. "Lorsque les fonds conservent leurs participations plus longtemps, cela génère des besoins de financement supplémentaires. Au bout de cinq ans, la dette initiale approche de son échéance, et les investisseurs préfèrent souvent refinancer pour allonger la maturité et sécuriser la trajectoire", détaille-t-il.
Diversification recherchée
Dans ce contexte, l’Europe attire un flux croissant de capitaux. Les levées de fonds y ont atteint 37 milliards de dollars au premier semestre, soit 33 % du total mondial, contre 25 % en moyenne sur cinq ans. "La collecte européenne est partie pour une année record ; le semestre en cours est plus élevé que chacun des deux semestres de l’an dernier", note Alexandra Solnik, chez BNP Paribas. Un signal fort, alors que le marché américain reste plus mature et dominé par quelques grands acteurs. La dette privée européenne gagne en épaisseur et en visibilité, ce qui lui permet de capter une part croissante des allocations. "La dette privée en Europe a une dizaine d’années. Aujourd’hui, c’est une classe d’actifs bien identifiée et reconnue, alors qu’il fallait encore l’expliquer il y a quelques années", constate Guillaume De Jongh chez CAPZA.
La quête de diversification joue à plein, notamment chez les investisseurs asiatiques ou américains soucieux d’équilibrer leur exposition. Comme l’observe le managing partner de CAPZA : "Depuis les tensions commerciales, on observe un intérêt accru pour la diversification. Certains investisseurs très exposés aux États-Unis choisissent d’allouer davantage en Europe afin de mieux équilibrer leurs portefeuilles." Un constat que partage Alexandra Solnik, qui souligne que "de plus en plus d’investisseurs asiatiques orienter leur budget vers des stratégies européennes en différant leurs engagements américains."
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