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Entreprises / Actions

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exclusif L'année 2026 vue par... Philippe Salle / Président-directeur général d'Atos

EXCLUSIF. Quelle forme affichera l’économie française en 2026 ? Le manque de confiance envers les institutions politiques se traduira-t-il par un nouveau recul de l’investissement des entreprises dans notre pays ? L’Europe trouvera-t-elle les moyens de donner un coup d’arrêt à la déferlante manufacturière chinoise ? Quelles conséquences aurait une possible mise sous tutelle de la Fed par Donald Trump ? L’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises se transformera-t-elle enfin en levier de croissance ?   Autant de questions que vous vous posez et auxquelles WanSquare tente de répondre chaque jour grâce aux éclairages de chefs d’entreprise, investisseurs et économistes.
Philippe Salle, le président-directeur général d'Atos
Philippe Salle, le président-directeur général d'Atos

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ?

 

Nous voyons deux moteurs structurels : l’accélération de la transformation digitale des entreprises et du secteur public, et le besoin de protection des infrastructures et des données, qui fait du cloud, de la cybersécurité et de l’IA des priorités incontournables. Le contexte géopolitique européen renforce par ailleurs les enjeux de souveraineté et de défense. On le voit dans la montée des investissements sur ces sujets : le pic n’est pas atteint et il s’agit d’une tendance de fond qui va perdurer des années. C’est une opportunité naturelle pour Atos, parce que nous sommes au cœur des infrastructures critiques, dans les communications, la surveillance, la connectivité des données, leur chiffrement, etc.

2026 devrait donc être une année de reprise progressive, avec un marché qui devrait rester exigeant. Pour Atos, l’enjeu n’est plus de faire du volume à tout prix, mais de privilégier une croissance rentable et durable. C’est précisément l’objectif de notre plan : restaurer la compétitivité, renforcer la discipline commerciale, repartir sur une base saine.

 

De quelle manière les droits de douane américains et l’accroissement du secteur manufacturier chinois sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?

 

Les tensions tarifaires et la reconfiguration industrielle mondiale créent d’abord de l’incertitude : certains clients industriels peuvent différer des décisions d’investissement. À court terme, c’est un frein. Mais ces mêmes tensions accélèrent un mouvement profond : les entreprises veulent sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement, s’automatiser, gagner en productivité. Et là, nos services cloud, cyber et data/IA deviennent encore plus stratégiques. Nous sommes par ailleurs bien positionnés aux États-Unis : notre empreinte locale nous rend relativement protégés d’un choc tarifaire direct. Ce qui change surtout, c’est le retour à une logique de grands blocs. Notre réponse est simple : davantage de proximité client, et donc davantage de décision au niveau local.

 

Malgré les tensions géopolitiques, les entreprises du CAC/SBF ont délivré des performances solides au cours des derniers trimestres, grâce notamment à leur présence géographique diversifiée, et en particulier dans les pays émergents. Ces pays sont-ils devenus le nouvel eldorado de croissance des entreprises françaises et comptez-vous accélérer votre présence sur ces territoires cette année ?

 

Notre stratégie n’est pas d’additionner des géographies, nous en avons d’ailleurs récemment fermé. Notre priorité, c’est d’être focalisé, c’est d’être fort là où nous disposons d’un réel avantage compétitif. Nous voulons renforcer nos positions là où nous sommes les plus légitimes, les plus rentables et les plus différenciants ; que ce soit dans nos métiers comme dans nos implantations géographiques.

Donc oui, nous continuerons à nous développer à l’international. Le Moyen-Orient, par exemple, est une zone très intéressante. On y voit une conviction forte : la donnée est une ressource stratégique, le nouvel or noir. Les investissements y sont massifs, de la recherche IA aux datacenters, et ces acteurs voient l’Europe comme un partenaire technologique neutre. Cela ouvre la voie à des coopérations utiles et de long terme.

 

Les rapports Draghi, Noyer, Letta, bien que montrés en exemple, ne se sont traduits à ce jour que par peu de réformes concrètes en Europe, malgré la longueur du temps législatif. Quelles sont pour vous les chantiers prioritaires à mener pour que l’Europe ne soit plus un marché mais redevienne une industrie ?

 

Le diagnostic est connu et partagé depuis longtemps : l’Europe souffre d’un déficit de productivité, d’une fragmentation de son marché et d’un sous-investissement dans les technologies critiques. Ce qui manque, ce n’est pas un rapport de plus, c’est l’exécution. Pour moi, il y a deux urgences :

  1. Assumer une politique industrielle ciblée sur quelques technologies clés. L’Europe doit choisir ses batailles et y mettre des moyens. Pas de dispersion, pas de demi-mesures. Oui, cela suppose du courage politique, y compris face au risque de rétorsion. Mais c’est le prix de la souveraineté.
  2. Bâtir une vraie union des marchés de capitaux. C’est le nerf de la guerre. Si l’épargne européenne était investie comme l’épargne américaine, davantage en actions, on libérerait immédiatement des centaines de milliards d’euros par an pour financer nos entreprises. Cela suppose plus de profondeur financière, plus d’éducation économique avec une meilleure culture du risque, et aussi du leadership : à un moment, l’investissement européen devra passer par des instruments communs, comme les obligations par exemple, car les budgets nationaux sont sous tension.

 

Alors que le sujet de la souveraineté numérique européenne occupe le devant de la scène, comment articulez-vous cet enjeu à votre stratégie de groupe français, mais dont la présence est avant tout mondiale ?

 

La souveraineté numérique, ce n’est pas le repli, c’est la capacité à choisir, maîtriser et sécuriser ses technologies critiques. C’est de la protection, bien sûr, mais c’est aussi de la puissance : selon moi, c’est être capable de construire et d’exporter des technologies et des champions européens à l’international.

Atos est un groupe français et européen par ses racines, mais mondial par ses clients. Notre rôle est précisément d’aider l’Europe à protéger ses données et infrastructures, dans le cloud comme dans l’IA, tout en restant ouverte et compétitive. On voit déjà des acteurs majeurs, notamment dans la banque, l’industrie, les services publics, qui accélèrent leur migration vers des solutions souveraines. Notre ambition est d’être un catalyseur de ce basculement, parce que c’est une étape clé pour l’autonomie stratégique européenne.

 

L’intelligence artificielle produit-elle déjà des effets sur vos activités, vos marchés et votre entreprise ? Dans quelle mesure anticipez-vous ses effets futurs sur votre compétitivité (réduction de coûts, gains de productivité…) ?

 

L’IA transforme déjà en profondeur le travail, auprès des cols bleus comme des cols blancs. Et le vrai moteur de cette révolution, c’est l’IA agentique : des agents capables de planifier, exécuter, raisonner, collaborer et apprendre. Ils vont automatiser une partie des fonctions administratives, comptables, ou commerciales.

Nous voulons être aux avant-postes de cette transformation. C’est pourquoi nous allons construire deux grandes “usines numériques” d’agents intelligents afin d’industrialiser ces usages chez nos clients. Pour Atos, c’est très concret : notre activité Data & AI va passer d’environ 2 000 collaborateurs en 2025 à près de 10 000 en 2028. Et dès l’an prochain, 100 % de nos équipes seront certifiées en IA. L’objectif est simple : aider nos clients à passer à l’échelle en matière d’IA, et renforcer notre portefeuille de solutions, notamment en intelligence artificielle générative et en solutions souveraines.

 

Comment anticipez-vous l’instabilité politique française avec ses conséquences éventuelles notamment en matière fiscale et sociale sur vos activités ?

 

Atos se pilote sur des tendances structurelles et globales, pas sur un cycle politique conjoncturel circonscrit à une zone géographique. Mon rôle, c’est de projeter l’entreprise à 10 ou 15 ans : investir dans les technologies qui seront indispensables demain à des milliers de clients partout dans le monde.

Évidemment cette incertitude n’est pas bonne à court terme :  elle pèse sur la confiance, et on ne peut pas dire que le concours Lépine fiscal lancé par certains responsables politiques il y a quelques semaines permette de continuer à attirer des investisseurs étrangers dans notre pays. Mais notre mission est ailleurs : construire une trajectoire industrielle robuste, durable et indépendante des à-coups politiques.

 

Depuis cinq ans, la productivité est en baisse régulière en France, comment appréciez-vous celle-ci dans votre groupe et quels impacts cela peut-il avoir en termes d’emplois ? 

 

Dans notre industrie, la hausse de la productivité passe indubitablement par l’IA, à trois niveaux différents. D’abord chez les clients comme je le disais plus haut, en développant et en vendant des offres de services, de conseil et de produits de haut niveau. Ensuite dans nos lignes de métiers, afin d’améliorer et d’optimiser l’exécution de nos missions. Et enfin en interne, dans le but de rendre notre back office plus efficace et plus réactif.

 

En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programme des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Par ordre d’importance, quelles seraient les trois mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?

 

Je dirais d’abord alléger la dépense publique et réduire la fiscalité des entreprises afin de stimuler l’embauche et l’investissement. Moins d’impôts, c’est plus de croissance et plus d’emplois. Ensuite déployer un plan “Rearm Europe” dédié à l’IA pour rattraper notre retard face aux États-Unis et à la Chine et rester compétitifs dans la course technologique. Et troisième priorité, simplifier le droit du travail pour offrir aux entreprises une meilleure flexibilité sur la gestion des effectifs et leur permettre de rebondir rapidement en période de changement.

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