Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Espagne : notre nouvel ami
par Jean-Baptiste Noé
La signature du traité de Barcelone ouvre un nouveau champ diplomatique avec l’Espagne. Après le traité du Quirinal avec l’Italie (2021), c’est la coopération avec les pays de la Méditerranée qui se renforce, au moment où les liens avec Berlin se distendent. Ainsi se dessine une nouvelle façon de vivre l’Europe.
Accaparés par les manifestations contre la réforme des retraites et la tradition française de la grève, les regards d’actualité ont laissé filer l’autre événement majeur de la journée du 19 janvier, à savoir la signature "d’un traité d’amitié et de coopération" avec l’Espagne, dit traité de Barcelone. L’événement est d’importance à plusieurs titres. Dans la hiérarchie diplomatique, c’est l’un des stades les plus élevés qui puissent être conclus avec un État. Or il n’y a que deux précédents à cela : le traité de l’Élysée (Allemagne, 1963) et le traité du Quirinal (Italie, 2021). Deux traités pour le mandat d’Emmanuel Macron, qui entre ainsi dans l’histoire diplomatique. Deux traités qui rééquilibrent "l’amitié et la coopération" de la France et donc l’équilibre diplomatique en Europe.
La fin de l’exclusive franco-allemande
Longtemps, "le couple" franco-allemand a été dominant et presque exclusif. Surtout à Paris du reste, Bonn puis Berlin ayant une tout autre vision de cette coopération. Les désaccords sur l’énergie, les combats sur la taxonomie européenne, les ruptures sur les coopérations d’industrie de défense, les cavaliers seuls de l’Allemagne sur plusieurs dossiers diplomatiques ont eu raison de ce rêve d’outre-Rhin. Ces "amitiés" conclues avec l’Italie et l’Espagne montrent que la France n’est plus aussi dépendante de l’Allemagne et qu’elle trouve d’autres partenaires de poids. Au moment où la guerre en Ukraine replace le centre de l’Europe en Europe centrale, c’est réaffirmer l’intérêt majeur pour la Méditerranée et pour une Europe du Sud. Un intérêt qui n’est pas que verbal, mais qui s’inscrit ici dans le marbre des traités diplomatiques. Des traités qui engagent les signataires présents, mais aussi leurs successeurs, assurant, ou tentant d’assurer, une continuité à la politique menée.
Le vol des gerfauts
Comme pour l’Italie, l’Espagne est une grande inconnue en France. Images trop souvent limitées aux vacances et au tourisme, on oublie, ou on ignore, son poids industriel, sa puissance agricole, son secteur bancaire dynamique, ses liens essentiels, même s’ils pouvaient être accrus, avec l’Amérique latine. S’ouvrir à l’Espagne c’est voir plus loin, c’est s’ouvrir non seulement à la Méditerranée, mais aussi à l’Atlantique. Et si le traité a été signé à Barcelone, il ne faudrait pas oublier Séville et sa Casa del Oceano, qui rappelle les voyages des conquistadors, ces vols de gerfauts comme les appelait José Maria de Heredia, et l’ouverture hispanique vers un continent sud-américain essentiel. Loin de la poésie des Trophées, le Président français et le Premier ministre espagnol se sont engagés à coopérer sur des dossiers brûlants et sensibles : immigration, terrorisme, énergie, aides aux entreprises.
Côté espagnol, le choix de Barcelone est hautement symbolique. Il y a six ans, en septembre 2017, le parlement catalan approuvait un référendum sur l’indépendance de la région. La tension était maximale, les Catalans favorables au maintien dans l’Espagne malmenés, les indépendantistes triomphants. L’explosion de l’Espagne était une possibilité non nulle et bien peu voyaient comment sortir pacifiquement de la crise. Six ans plus tard, les braises couvent toujours, mais la situation est plus calme. Signer ce traité dans la capitale de la Catalogne est une façon, pour Pedro Sanchez, de démontrer la normalité de la situation et l’unité du Royaume. Pour notre voisin ibérique, cet accord révèle tout autant de la politique internationale que de l’entente intérieure.
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