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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

Chroniques
Jean-Baptiste Noé

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Quand le pétrole monte, l’économie tangue
par Jean-Baptiste Noé

Le blocage d’Ormuz propage ses conséquences à l’échelle du monde. En raréfiant les stocks de pétrole et de gaz, ce sont tous les produits dérivés qui sont concernés. Et donc, de l’aviation au secteur agricole, toute l’économie mondiale qui souffre.

06/06/2026 - 08:25 Lecture 8 mn.

Frédéric Bastiat avait coutume de dire qu’en économie, il y a ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. Mais même ce qui ne se voit pas finit par se faire ressentir. Ainsi, en bloquant le détroit d’Ormuz, la guerre en Iran a fait voir la réduction des stocks de pétrole et de gaz et donc la hausse de leur prix. Les conséquences, longtemps invisibles, se manifestent désormais aux yeux de tous : les engrais, le kérosène, les plastiques subissent les conséquences de cette fermeture, ce qui touche toute l’économie mondiale.

Depuis la fin février 2026, le prix du pétrole WTI a augmenté de 35 %. Mais avec cette hausse, c’est toute la chaîne en aval qui est impliquée et l’ensemble des produits dérivés du pétrole, tels le naphta, le kérosène, les engrais. Si le cessez-le-feu du 8 avril a permis de stopper la hausse, celle-ci est repartie à la suite de l’échec des négociations. Ainsi, depuis le début de la guerre, le prix du naphta a augmenté de 52 %, celui du kérosène de 40 % et ceux des engrais de 21 %.

Par Ormuz, ce sont près de 20 millions de barils qui transitaient chaque jour, à destination quasi essentielle de l’Asie (dont la Chine, l’Inde et le Japon). Les pays asiatiques étant privés de ces hydrocarbures, ils se fournissent sur d’autres marchés, ce qui tend les prix mondiaux. Même si le pétrole et le gaz qui fournissent des continents comme l’Europe et l’Afrique ne transitent pas par le détroit d’Ormuz, les pays subissent les conséquences de ce blocage.

Et les entreprises avec, qui voient les produits dérivés du pétrole et du gaz connaître une véritable flambée. Voilà comment le paysan de la Beauce et l’industriel de la vallée de la Garonne subissent les conséquences des tensions dans le Golfe persique.

 

Tempête sur le plastique

 

Le naphta, dérivé de la distillation du pétrole brut, est la matière première des polymères, polyéthylène, polypropylène, PET, qui composent 95 % des objets plastiques de notre quotidien. Emballages, bouteilles, sacs, pièces automobiles, dispositifs médicaux : le plastique est partout, du plus basique au plus complexe, du geste quotidien à l’objet de pointe.

Les industriels français subissent ainsi des hausses de 20 à 40 % de leurs coûts, qui ne cessent de se répercuter sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Sac-poubelle et médicaments sont directement concernés par les conséquences du blocage d’Ormuz. La géoéconomie se manifeste à chacun, dans la brutalité de cette guerre sans fin entre Téhéran et Washington.

Le secteur pharmaceutique est ainsi en première ligne, puisque nombre de principes actifs sont synthétisés à partir de dérivés pétrochimiques. Quand le naphta grimpe, c’est tout l’édifice chimique qui renchérit, des polymères aux médicaments.

 

L’aviation au sol

 

Autre secteur gravement touché : l’aérien. À double titre : d’une part à cause des fermetures ou des restrictions des routes aériennes, ce qui allonge les temps de transport, donc les coûts ; d’autre part, à cause de la hausse du prix du kérosène.

Air France-KLM envisage ainsi 9,3 milliards de dollars de facture carburant pour 2026, soit 35 % de plus qu’avant la guerre. Les compagnies low cost voient leurs marges fondre, les contraignant à annuler plusieurs de leurs vols. Outre le désagrément pour le voyageur, c’est une perte sèche pour les aéroports et le secteur touristique et hôtelier. Si les grandes compagnies assurent qu’elles disposent de suffisamment de stock, et qu’il y aura donc des avions pour l’été, le secteur des transports n’en a pas fini de trembler pour autant.

 

Engrais, la bombe alimentaire

 

La hausse du prix des engrais est celle qui inquiète le plus sur le moyen terme. Des engrais plus chers aujourd’hui, ce sont des aliments plus chers demain, une fois les récoltes venues. Ou bien moins de récoltes, si la paysannerie et la clientèle n’ont pas les moyens de payer ce surcoût.

En Afrique, plusieurs gouvernements subventionnent l’achat d’engrais afin d’éviter des tensions sociales qui pourraient mal tourner. Mais cela les contraint soit à l’endettement, soit à l’inflation, quand l’achat est payé par la création de monnaie. Cela se paiera un jour : la hausse du prix des engrais est un poison lent.

C’est qu’un tiers du commerce mondial d’engrais transite par Ormuz. Urée, soufre, phosphates : leurs prix ont bondi de 30 à 40 %. En Inde, en Malaisie, des usines ralentissent ou ferment. Le décalage temporel est le piège : la hausse des engrais d’aujourd’hui, ce sont les récoltes amputées de demain, et le risque de crise alimentaire pour les pays du Sud importateurs. Cette hausse des prix sème les colères et les dangers de demain.

 

Jusqu’à quand ?

 

Jusqu’à quand pourront durer ces hausses ? Tant que ni accord ni cessez-le-feu ne sont trouvés, il n’y aura pas de sortie de crise possible. Mais même en cas de réouverture d’Ormuz, il faudra plusieurs mois pour revenir à la normale. D’une part parce qu’il faudra convaincre les assureurs et les armateurs de permettre le passage d’Ormuz. D’autre part, parce qu’il faudra du temps pour reconstituer les stocks et donc retrouver la situation d’avant-guerre.

À court terme, il n’y a pas de risque de pénurie paralysante : les stocks de l’OCDE sont de 2 milliards de barils, dont plus de 357 millions dans la seule réserve stratégique américaine. De quoi tenir près de deux mois. Mais les puits fermés sont longs et coûteux à rouvrir, les installations endommagées doivent être réparées, et surtout, chacun voudra reconstituer puis gonfler ses stocks par crainte d’une rechute. Cette demande de précaution soutiendra durablement les cours. Un accord États-Unis Iran ne serait qu’un préliminaire ; les négociations sur le nucléaire iranien peuvent durer de longs mois.

À court et moyen terme, le pétrole et ses dérivés resteront sous tension, entretenant la hausse des prix. À long terme, en revanche, une recomposition se dessine : l’hémisphère occidental, États-Unis, Canada, Brésil, produit désormais plus de brut que le Moyen-Orient. Le retrait des Émirats de l’OPEP fragilise le cartel, et la prime géopolitique du Golfe pourrait s’éroder. La situation ne reviendra donc jamais à celle d’avant-guerre. Une fois la reprise assurée, ce seront d’autres marchés et d’autres géographies qui se seront mises en place. La fermeture d’Ormuz n’a pas que des conséquences sur les prix, mais aussi sur l’ensemble des chaînes de production mondiale.

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