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Laurent Bigorgne
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Le spectre d’une campagne sécuritaire
par Laurent Bigorgne
À moins d’un an de l’élection présidentielle, la semaine qui vient de s’écouler, entre les émeutes qui ont accueilli la victoire du PSG et le meurtre de la jeune Lyhanna dans le Gers, nous rappelle à quel point le sentiment d’insécurité des Français joue un rôle essentiel dans la formation de l’opinion. Pour graves et légitimes qu’elles sont, ces inquiétudes pourraient bien submerger toute la campagne à venir au risque de passer sous silence plusieurs défis existentiels pour le pays.
C’était sans aucun doute une tâche ardue pour Gérald Darmanin que d’endosser jeudi soir sur TF1 la responsabilité d’un nouvel échec – dramatique - de l’institution judiciaire dont il a la charge. Il a cherché des mots à la fois justes et sincères, mais il en faudra bien plus pour calmer la colère des Français. Il y a près d’un quart de siècle, on se rappelle que la campagne présidentielle de 2002 connut une succession de drames qui marquèrent l’opinion : huit élus tués à Nanterre en mars, nombreuses scènes de violences urbaines, jusqu’à l’agression sauvage d’un retraité à Orléans, Paul Voise, trois jours avant le premier tour, dont l’impact médiatique fut considérable. Ce ne fut assurément pas le seul moteur de la qualification inédite de Jean-Marie Le Pen au second tour, mais il joua à plein.
Le RN joue à domicile
Le baromètre politique trimestriel du Figaro Magazine, réalisé par Verian dans les trois jours qui ont suivi les émeutes du 30 au 31 mai derniers, vient nous rappeler la force de cette corrélation. Sur les cinq personnalités politiques que les Français souhaitent voir jouer un rôle important à l’avenir, trois sont à l’extrême droite : Jordan Bardella (47 %, + 6), Marine Le Pen (40 %, + 4) et Marion Maréchal (27 %, + 2), dont la performance est d’autant plus étonnante qu’elle reste très discrète ; seuls Edouard Philippe (29 %, -2) et Gabriel Attal (28 %, + 1) s’intercalent entre eux. En outre, 41 % des Français interrogés ont une bonne opinion du RN (+ 3), très loin devant Renaissance (19 %) et Horizons (20 %).
Pour l’heure, ce paysage évolue favorablement et sans trop d’efforts pour le RN, qui attend l’arme aux pieds la décision de justice du 7 juillet concernant Marine Le Pen. Ceux qui pensent que la grande explication a déjà commencé entre Jordan Bardella et la candidate putative du parti, notamment sur la question des retraites, feraient bien de jeter un œil à la récente déclaration du député RN Jean-Philippe Tanguy, si influent au sein de son groupe à l’Assemblée. Il a rappelé cette semaine qu’il récuse d’avance tout effort sur les retraites : « il y a cinq cents réformes à faire en France : faisons les 499 autres. Si, à la fin, la productivité, la lutte contre la fraude, la lutte contre l’immigration de peuplement, la relance de l’école du savoir et des métiers productifs ne suffisent pas, nous reviendrons devant les Français à propos des retraites. Mais commençons par le reste. »
Une autre façon de dire : surtout, ne faisons rien… alors que les retraites constituent 25,3 % du total des dépenses publiques dans notre pays pour une moyenne de 24,2 % dans l’Union européenne et de 23,4 % en Allemagne. Ces deux points de PIB d’écart avec notre voisin d’outre-Rhin comptent pour une très large part de notre déficit public.
La droite et le centre hors-jeu
Au moment même où les questions économiques et budgétaires devraient s’imposer au cœur du débat public, elles en sont progressivement chassées. La France aborde l’élection présidentielle avec un déficit public qui risque de déraper à 6 % du PIB, une dette qui continue de progresser et une croissance qui ralentit dangereusement. Pourtant, ce sont les faits divers et les violences urbaines qui occupent l’essentiel de l’espace médiatique. Cette évolution n’est pas neutre : elle favorise mécaniquement les formations politiques dont l’offre est d’abord construite autour des questions régaliennes.
Les candidats « raisonnables », ceux des partis de gouvernement, semblent en décalage complet tant avec les attentes régaliennes légitimes des Français qu’avec les défis économiques auxquels sont confrontés les chefs d’entreprise, qui expriment ouvertement désormais leur désarroi et même leur colère face au risque de décrochage économique du pays.
De la présence en masse des candidats de la droite et du centre au congrès des Jeunes Agriculteurs qui s’est tenu à Bourg-en-Bresse ce jeudi, on retiendra essentiellement l’ouverture de Gabriel Attal à une primaire et la photo côte à côte de Laurent Wauquiez et d’Édouard Philippe. Tout change à une vitesse déconcertante autour de nous, mais pas les codes immuables des campagnes politiques. Les acteurs continuent de jouer le même texte, avec la même chorégraphie, sans se rendre compte que la salle est vide.
Du côté des dirigeants économiques, ce sont les Comptes nationaux publiés en fin de semaine dernière par l’INSEE qui ont fait beaucoup parler… La révision des taux de croissance pour 2023 et 2024 à 1,6% et à 1,5% ne peut pas, au moins pour 2023, passer pour un simple exercice d’ajustement. Pour cette année-là, la croissance avait été calculée ex post à +0,7% du PIB, alors qu’elle fut donc en réalité plus de deux fois supérieure… loin de 2026 pour laquelle on sait d’ores et déjà que le premier trimestre a vu l’économie se contracter.
2023, à pile ou face
Côté pile, celui des bonnes nouvelles, puisque cette révision des millésimes 2023 et 2024 corrige favorablement la part de l’industrie dans notre économie. En effet, la production manufacturière – particulièrement dans le domaine des transports (aéronautique, naval, ferroviaire) – a augmenté plus qu’initialement estimé. Son poids dans le PIB est même remonté à 10 %. En outre, l’investissement des entreprises a davantage augmenté : début 2026, on constate qu’il dépassait même de 10 % son niveau d’avant la crise sanitaire de 2020-2021, soit deux fois plus qu’envisagé avant ces corrections récentes. On comprend mieux désormais pourquoi les entreprises embauchaient en 2023 – il y avait de l’activité, donc de l’emploi et des cotisations – et notre taux de chômage était « seulement » de 7-7,5 %.
Côté face, celui des mauvaises nouvelles, à commencer par l’aggravation du creusement de notre déficit public, malgré une croissance plus forte de près d’un point. Initialement attendu à 4,9 % du PIB, il fut en réalité de 5,4 % ; pire encore en 2024, avec une prévision initiale de 4,4 % et un atterrissage à 5,8 %. Ces deux années disent bien l’ampleur des défis qui nous attendent. En effet, le niveau de dépenses publiques fut de 57 % du PIB en 2023, soit 8 points au-dessus de la moyenne européenne et le taux de prélèvements obligatoires y fut d’environ 43,5 % (Eurostat), soit le plus élevé de la zone euro et supérieur de 5 points à la moyenne de cette même zone. La fiscalité sur les entreprises - cotisations employeurs, impôts de production et impôts sur les bénéfices - a contribué à 70 % de cette différence !
Le RN est installé au centre du jeu. L’actualité alimente sa progression, là où le conflit déclenché par les Russes en 2022 l’avait freiné et mis en difficulté. Sans agenda clair ni offensif, la droite et le centre prennent le risque que l’élection présidentielle à venir, décisive pour notre avenir, ne se transforme de facto en référendum permanent sur l’insécurité, terrain sur lequel le RN dispose d’un avantage comparatif évident.
laurent@fnxlb.org
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