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Les trois paris d’Édouard Philippe
par Laurent Bigorgne

Édouard Philippe, aujourd’hui le mieux placé face à Jordan Bardella, a renoncé à tenir un meeting envisagé le 12 avril. Comme le recommandait François Mitterrand, l’empruntant à Cervantès, l’ancien Premier ministre entend plus que jamais « laisser du temps au temps ». Il l’a exprimé un peu différemment, estimant que les Français « en ont ras la couenne » de la politique. Édouard Philippe veut louvoyer le plus longtemps possible, tout en prenant le risque d’avoir certes tactiquement raison à court terme, mais stratégiquement tort à la fin de la partie…

05/04/2026 - 06:25 Lecture 9 mn.

Le pari Juppé

 

Pour sa campagne élyséenne, le maire du Havre a donné le sentiment d’emboîter le pas à celle d’Alain Juppé en 2017 en partant très tôt. S’agissant du calendrier, le parallèle est presque troublant. Édouard Philippe s’est lancé dans la course presque deux ans à l’avance, officiellement le 3 septembre 2024. Réélu maire de Bordeaux en mars 2014, son mentor avait annoncé sa candidature à la primaire de la droite dès le mois d’août suivant. Presque dix ans jour pour jour entre ces deux dates.

De surcroît, fin mars 2016 et 2026, les deux hommes virent en tête. Alain Juppé était donné très en avance sur Nicolas Sarkozy et Bruno Le Maire au premier tour de la primaire de la droite (Ipsos, 30 mars 2016). Tendance identique pour Édouard Philippe, que deux Études, Elabe samedi 28 mars et Odoxa mardi dernier, montrent seul vainqueur possible face à Jordan Bardella au second tour parmi les candidats de la droite et du centre le printemps prochain (52-48 %).

Après avoir fait le pari – déjà oublié puisque le candidat n’a toujours pas de programme - d’un départ précoce, Édouard Philippe s’est ravisé. Il prend désormais son temps, se rappelant sans doute finalement que dans la période récente les adeptes des campagnes courtes ne s’en sont pas trop mal sortis. Ainsi, s’il a lancé En Marche le 6 avril 2016 à Amiens – dix ans jour pour jour mardi prochain -, Emmanuel Macron n’a-t-il quitté le gouvernement de Manuel Valls qu’à la fin du mois d’août la même année. Il attendit ensuite le 16 novembre pour annoncer officiellement sa candidature. Dix ans plus tôt, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait patienté davantage encore, ne se déclarant candidat que le 30 novembre 2006.

 

Le pari Fillon

 

Sur le plan des idées, Édouard Philippe semble parier davantage sur la méthode Fillon que sur celle de Juppé. N’a-t-il pas annoncé, en se lançant, « ce que je proposerai sera massif » ? Après avoir été Premier ministre pendant trois ans, de 2017 à 2020, puis avoir bénéficié de six années pour y travailler, on ose espérer que son programme est prêt et qu’il ne redoute pas trop le moment d’en discuter avec les Français…

François Fillon, Également ancien Premier ministre et partisan d’un programme de rupture, avait quant à lui choisi de publier très en amont, dès septembre 2015, l’ouvrage Faire, où il formulait des propositions de modernisation du marché du travail et de consolidation budgétaire véritablement ambitieuses. Parti très tôt et visant très haut, il gagna contre toute attente largement la primaire de la droite, en novembre 2016, face à Alain Juppé (66,5-33,5 %).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les rares entorses qu’Édouard Philippe a commises concernant le dévoilement de son futur programme n’ont pas convaincu, à commencer par les milieux patronaux. Au pire de la discussion budgétaire à l’Assemblée cet automne, les mails de Clément Tonon, haut fonctionnaire au Plan le jour, préposé au programme d’Édouard Philippe le reste du temps, adressés aux chefs d’entreprise signataires de l’appel « Trop c’est trop » ont exaspéré… Quoi de plus décalé que la promotion d’une mesure de campagne pour 2027, en outre façon « en même temps » (baisses d’impôts contre fin de certaines aides ciblées), alors que ces dirigeants économiques avaient un sentiment de fin du monde ?

 

Le pari Bardella

 

Les sondages des derniers jours suscitent deux interrogations. La première : comment présider et appliquer un programme « massif » avec une base aussi faible au premier tour (environ 21 %) ? Dans ces conditions, l’élection d’Édouard Philippe relèverait une nouvelle fois d’une logique de « front républicain » dans des conditions bien moins favorables que celle de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002 (82,2-17,8 %). Ce qui laisse augurer d’élections législatives compliquées…

La seconde : est-il bien raisonnable de parier, en l’absence d’une primaire large, sur un effritement voire un effondrement de Jordan Bardella au fil de la campagne ? Les enquêtes lui confèrent 35 % d’intentions de vote depuis cet automne et il dépasse Marine Le Pen depuis que sa candidature est incertaine. En outre, il vient de recruter François Durvye comme conseiller spécial pour « être un pont entre les milieux économiques et le RN ». La compétence économique a longtemps fui le RN, elle s’affiche désormais à ses côtés.

François Durvye n’est certes pas un homme complètement nouveau à l’extrême droite de l’échiquier politique. Ce polytechnicien a dirigé pendant quatre ans Otium, le fonds d’investissement de Pierre-Édouard Stérin. Il connaît parfaitement le monde de l’investissement et de l’entreprise… ce qui fut précisément l’atout maître de Macron en 2016 et 2017. Engagé avec lui dans l’équipementier nucléaire Alfeor, l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg lui a rendu un hommage appuyé sur LinkedIn à son départ il y a 15 jours : « Malgré des sensibilités éloignées, j’ai apprécié l’engagement patriotique partagé pour la défense et la reconstruction de notre industrie française qui en a bien besoin ».

Le nouveau conseiller spécial de Jordan Bardella semble capable de faire la synthèse entre la ligne sociale que veut représenter Marine Le Pen – les contingents de « RN malheureux », selon l’Étude toute récente de Yann Algan (HEC)* – et la place de choix que veut prendre le président du RN – bien décidé, quant à lui, à représenter les « RN heureux » - dans le cœur des dirigeants. De là à être perçu comme « pro business » et crédible sur le plan budgétaire, il y a plus d’un pas tant le souvenir des votes conjoints RN et LFI sur le dernier projet de loi de finances et des envolées lyriques de Jean-Philippe Tanguy reste vif.

Édouard Philippe, la droite et Renaissance devraient néanmoins être sur leurs gardes. Pour un Paul Midy, lui aussi polytechnicien, entrepreneur, ancien pilier de La République en Marche et député de l’Essonne, qui ose se proclamer résolument « pro business », comme il l’a encore fait cette semaine devant les membres de l’Alliance des entrepreneurs et salariés investisseurs (ALESI), combien de députés Renaissance, Les Républicains ou Horizons assument-ils ouvertement une telle orientation ?

 

laurent@fnxlb.org

 

* Yann Algan, Antonin Bergeaud, Camille Frouard, La politique au travail. Vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France, mars 2026.

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